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Roulés dans la farine

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Le tricheur à l'as de carreau, Georges de La Tour, 1636-1638. Musée du Louvre (Paris).

Le tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour, 1636-1638. Musée du Louvre (Paris).

Nous l’avions vu venir. Au cours de la dernière décennie, en effet, plusieurs chantres de la privatisation des organismes publics se sont sans cesse indignés du fait que de grandes entreprises d’État échappaient aux règles du marché et, qui plus est, engrangeaient des profits qui retournent à l’ensemble des citoyens. Ces mêmes défenseurs du libéralisme économique invoquent notamment la gestion déficiente – mais non démontrée – de ces organismes en oubliant, semble-t-il, que cette gestion est orientée en grande partie par des mandats politiques (décrets ministériels). Aujourd’hui, ce sont les «ministres économiques» du gouvernement en place qui, dans la foulée du rapport Godbout-Montmarquette[i], bancal et inutilement alarmiste, remettent cette question sur le tapis en arguant cette fois que la privatisation complète ou partielle d’Hydro-Québec (HQ) et de la SAQ pourrait, nouvelle vertu, constituer une solution envisageable à la sortie de crise des finances et de la dette publique en épongeant cette dette en tout ou en partie.

La table est mise et sur cette table traîne la farine dans laquelle on risque de se faire rouler!

La privatisation d’Hydro-Québec

En 2013, c’est 3,2 milliards de dollars qu’Hydro-Québec (HQ) a versés à l’État québécois sous forme de taxes et de redevances[ii]. Et ce, tout en maintenant les prix de l’électricité à une valeur largement inférieure à ceux des autres provinces canadiennes et des États américains. Ce qui rend difficile, il faut bien l’admettre, la justification de la hausse actuelle des tarifs; mais c’est là un autre débat.

Vendre en tout ou en partie un actif en bonne santé et qui rapporte est un choix douteux et dangereux pour différents motifs.

Une partie des profits, sinon la totalité dans le cas d’une privatisation complète, iront dans les poches de particuliers et diminueront d’autant les dividendes versés à l’État, sans compter la fuite de capitaux si les actionnaires privés sont étrangers. Quel est alors l’avantage de la vente d’actifs d’HQ pour annuler la dette du Québec si l’atout des intérêts à ne plus payer sur cette dette est perdu en raison de dividendes amputés?

Comme les diverses hypothèses de privatisation s’accompagnent généralement de hausses de tarifs substantielles[iii]en vue d’augmenter la valeur marchande de l’entreprise, la manœuvre ferait en sorte que les premiers perdants seront les consommateurs d’électricité qui, finalement, vont rembourser la dette indirectement. Privatiser HQ, ce sera aussi priver l’État de ce levier économique qu’il utilise largement pour stimuler l’économie des régions et créer des emplois: des tarifs réduits aux alumineries, des achats à fort prix de l’électricité produite par les éoliennes et les minicentrales hydroélectriques. Même si ces choix sont critiqués, à raison, il n’en reste pas moins qu’ils illustrent un formidable potentiel d’intervention étatique qui serait perdu advenant le passage de l’entreprise entre les mains du privé.

Vendre des actions d’HQ, c’est également se soumettre à la soif de profit des actionnaires dont les pratiques sont bien connues: couper les services, délocaliser les emplois, réduire au minimum la recherche et le développement, planifier à court terme, etc. Qui va se soucier, dans ce nouveau contexte de l’entretien coûteux des infrastructures de production et de transport de l’électricité et des investissements massifs requis en situation de catastrophes naturelles (verglas de 1998)?

La «crise» des finances publiques

On a désormais l’habitude de voir un gouvernement nouvellement arrivé au pouvoir s’arracher les cheveux à la suite de ce constat qu’il aurait fait du désastre des finances publiques. Le même scénario se rejoue inlassablement. Les mêmes solutions sont (re)mises de l’avant: coupures dans les services publics.

Pourtant, la situation financière actuelle de l’état québécois n’a pas changé pour le pire depuis les années 90. La part des revenus de l’État consacrée au service de la dette a diminué de 18,8% à 11,9% entre 1998 et 2012. Le Québec peut toujours emprunter aux taux avantageux d’environ 4,6%, ce qui est loin des 40% exigés pour la Grèce, pays avec le Portugal auxquels nous a fallacieusement comparés le ministre des Finances Leitao. Les quatre cinquièmes de l’accroissement de la dette depuis la fin des années 1990 sont attribuables aux investissements réalisés pour remettre en état des équipements collectifs; l’autre cinquième par les déficits encourus ces dernières années en raison de la crise économique et des allègements fiscaux consentis aux particuliers et aux entreprises (abolition de la taxe sur le capital).

[i]Rapport d’analyse des finances publiques des économistes Claude Montmarquette et Luc Godbout déposé en avril 2014 suite à un mandat reçu du gouvernement du Québec. http://www.mce.gouv.qc.ca/publications/rapport-experts-etat-finances.pdf

[ii]Rapport annuel 2013 d’Hydro-Québec, disponible à l’adresse http://www.hydroquebec.com/publications/fr/rapport_annuel/

[iii]Voir notamment celles de l’Institut économique de Montréal, d’Yvan Allaire (Président du conseil de l’Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées (HEC-Concordia)), de Jean-François Lisée dans son livre Pour une gauche efficace.


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A propos de l'auteur

Normand Gagnon

2 commentaires

  1. Bonjour mr. Gagnon,
    Bravo pour cet article très inspirant et rempli de gros bon sens;je ne comprend vraiment pas pourquoi les politiciens ose prononcer ce terrible mot »VENDRE ».Ils prouvent qu’ils manquent totalement d’imagination.Pour une rare fois où le gouvernement a réussi à bâtir un fleuron envié par la planète entière, quelques insignifiants envisagent de s’en débarrasser.Vous soulignez dans votre article que la dette a augmenté à cause des infrastructures;vous vous souvenez certainement de la fameuse taxe ascenseur de Pariseau,laquelle devait servir à moderniser et entretenir le réseau routier.Avec les 3½ milliards annuels générés par la taxe sur le carburant,il n’a aucune raison de s’endetter pour ces travaux devenus urgents.

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