Des idées qui tuent? – Une intuition comme ça!

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Serait-il possible que les récentes tueries, survenues à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa, aient bien peu à voir avec le terrorisme? Serait-il envisageable que toute cette violence ne soit en fait qu’une manifestation parmi tant d’autres de l’incapacité de plusieurs de trouver leur place dans une société qui leur fait violence justement en les marginalisant à cause de problèmes liés à des déficiences diverses ou à un équilibre psychologique précaire? Ces comportements impulsifs et délirants ne pourraient-ils pas être considérés comme des rebonds de cette image de «vaincus qui n’ont plus rien à perdre sinon leur propre vie», image qu’ils ont eux-mêmes intériorisée à la suite d’échecs successifs? Est-il surprenant que des individus mal en point tentent de briser leur isolement, d’évacuer leurs frustrations et de rechercher la reconnaissance en copiant le modèle de résolution de problèmes qui leur est quotidiennement proposé, à savoir l’usage des armes et de la force brutale?

Aujourd’hui, on invoque le terrorisme islamiste comme origine causale de ces deux attentats. Hier, c’était l’antinationalisme (attentats au Métropolis le soir de l’élection de Pauline Marois, en 2012, et à l’Assemblée nationale, en mai 1984), l’antiféminisme ou la misogynie (École polytechnique de Montréal, décembre 1989) ou le simple refus de toute règle et de toute autorité (fusillade de Moncton, juin 2014). Comme si le paramètre commun à ces réactions violentes était une justification déculpabilisante plaquée comme vernis sur un problème plus fondamental. Comme si derrière le motif avoué, l’idée qui justifie l’usage de la violence, dont l’importance serait toute relative, il y avait ce noyau dur du «mal-être». Cette hypothèse posée, comment comprendre alors cette cause commune à tous ces actes d’agression? Comment comprendre de telles réactions tournées vers les autres, mais aussi parfois orientées vers soi comme dans le cas du suicide? Les tueurs de masse – les médias nous en révèlent de nouveaux chaque jour – ne pourraient-ils pas eux aussi s’adjoindre à ce groupe d’individus ayant des problèmes d’identité ou de santé mentale et qui n’arrivent pas à s’insérer dans le tissu social?

L’anomie sociale comme l’un des facteurs explicatifs

N’assiste-t-on pas aujourd’hui à un effritement des rapports sociaux où l’individu est traité d’abord comme un consommateur au détriment d’une solidarité qui se cimente notamment par des rapports affectifs et des idéaux partagés? Entouré par le discours dominant de compétition et de performance qui fait reposer l’échec ou la réussite sur ses seules épaules, encouragé par l’État et ses institutions qui font de la finalité économique la finalité collective prioritaire, l’individu est conduit à la solitude, au repli sur soi et à la satisfaction de ses besoins et de ses désirs par cette autre voie royale qui lui est offerte: la consommation. Cette conjoncture particulière n’est pas sans conséquence: beaucoup de perdants… et beaucoup de frustrations. Oubliant son rôle premier de régulateur des antagonismes, de garant de la justice sociale, l’État favorise par ses choix des écarts grandissants entre les privilégiés et les autres, créant ainsi un potentiel de violence qui se manifeste dans les conflits sociaux, mais aussi dans le comportement des individus. Comme le souligne à juste titre la sociologue Marie-Claire Carpentier-Roy dans la revue Santé mentale au Québec[1] «L’exclusion n’est pas une fatalité. Il faut, pour l’éviter, des pratiques étatiques serrées pour baliser le fonctionnement économique […]. Car l’exclusion a des effets pervers plus grands en regard de la santé mentale d’une population que ceux de l’exploitation qui furent largement nommés dans la seconde moitié [du XXe siècle]. Dans l’exploitation, il y a un rapport social contre lequel peut s’organiser une action collective de défense, alors que dans l’exclusion, le rapport social disparaît, les individus sont seuls, individualisés, aux prises avec une identité humiliée.»

L’affaiblissement des réseaux de solidarité (comme la famille, les milieux de travail et la classe sociale d’appartenance…) n’est pas non plus étranger à une construction identitaire difficile en ce sens que les occasions d’établissement de liens affectifs se font aujourd’hui plus rares.

Il est par ailleurs bien commode d’accoler l’étiquette de terroristes aux auteurs de ces tueries. En décrivant le Canada comme un pays assiégé par le terrorisme, le gouvernement du Canada utilise les attaques de Saint-Jean et d’Ottawa pour attiser la paranoïa sécuritaire et faire mieux accepter de nouvelles restrictions aux droits démocratiques comme en témoigne le projet de loi C-44 déposé en chambre. La campagne de peur n’aurait-elle pas aussi comme objectif de récolter plus de soutien à la participation du Canada dans la nouvelle guerre contre l’État islamique?

[1] Marie-Claire Carpentier-Roy, Anomie sociale et recrudescence des problèmes de santé mentale au travail, Santé Mentale au Québec, vol. XX, numéro 2, automne 1995.

(photo: Normand Gagnon)


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Normand Gagnon

2 commentaires

  1. Gaétane Chabot sur

    Bonjour,
    Je pense aussi que l’anomie sociale est l’un des facteurs explicatifs. Les liens de famille, de communauté, de paroisse…sont de moins en moins présents. Les gens communiquent par courriel ou via des réseaux sociaux. De moins en moins on se visite ou téléphone: isolation des individus, solitude….s’ensuivent et les frustrations s’accumulent dans ce monde de plus en plus vite. Quand les relations sont aussi mécaniques il n’y a plus place aux émotions dites ‘normales’. Merci!

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