Requiem pour un morceau de patrimoine

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En introduction au palmarès des lauréats dévoilé dans Les Prix de l’Île 2014, on lit: «Le site patrimonial de l’île d’Orléans n’est pas un territoire ordinaire pour quiconque voulant réaliser un projet de construction ou de rénovation. En effet, les valeurs historique, architecturale, paysagère, agricole et naturelle sont essentielles à considérer dans toute intervention sur le territoire, que ce soit d’implanter une enseigne ou de construire une résidence.» Nous prenons bonne note! Toutefois, il aurait fallu ajouter: «ou de la détruire»…

Justement, le 11 novembre dernier, JOUR DU SOUVENIR, en contournant la pointe de Sainte-Pétronille j’ai vu avec stupeur, comme d’autres témoins passant par là, s’écrouler une demeure sous les coups d’un bélier mécanique. Personne ne s’y attendait. Pourquoi est-ce que j’en parle?

D’abord parce que, depuis cent ans, cette maison s’inscrivait dans un bel alignement de résidences devant l’anse aux Canots: un héritage du grand siècle de villégiature qui fit du bout de l’île un lieu de vacances aussi prestigieux que convoité. Bref, dans un décor de verdure avec vue privilégiée sur Québec, un ensemble patrimonial typique à respecter et à conserver intact. Déjà que précédemment, sa voisine, un petit bijou de style Arts and Crafts, condamnée elle aussi au pic du démolisseur, s’était vu imposer au dernier moment un lifting qui, malgré des matériaux tout neufs, lui a conservé sa physionomie originelle. Évidemment, c’est du faux ancien, mais il a bien fallu s’en contenter, faute d’avoir opté pour sa restauration. Car ça se restaure, une vieille maison, ça se rénove, ça peut même s’agrandir sans la défigurer: l’Association des amis et propriétaires des maisons anciennes du Québec (APMAQ) en aurait long à suggérer à ce chapitre.

S’informer avant de décider

De plus, la demeure qu’on vient de détruire avait sa propre histoire. Avant d’accorder un permis de démolition, si l’on s’était donné la peine de se renseigner (élément «essentiel à considérer»), on aurait appris que, construite en 1870 sur la terre d’un certain Jean Leclerc, dans le secteur ouest de Saint-Pierre, elle avait rempli la noble fonction de «maison d’école», accueillant aussi dans ses murs des enfants de Beaulieu, aujourd’hui Sainte-Pétronille.[1]

Par la suite mise aux enchères en 1913, son acquéreur l’avait déplacée jusqu’à l’anse aux Canots pour la convertir en résidence d’été. Son insertion parmi ses voisines venant enrichir la diversité de leur architecture, allait conférer un charme indéniable à cette harmonieuse cohabitation au cœur même du noyau villageois.

Un devoir de vigilance

Mais, dans les officines de notre île et les bureaux du ministère de la Culture, s’est-on soucié de telles considérations? L’île d’Orléans est pourtant un «site patrimonial déclaré», donc à protéger. Dans Les Prix de l’Île 2014, on lit aussi: «La conservation du patrimoine est un enjeu de société et chaque propriétaire y joue un rôle. En effet, il n’est pas de la responsabilité unique du ministère de la Culture et des Communications et de la MRC de veiller à la transmission du patrimoine aux futures générations.» Cela est tout à fait exact: les citoyens que nous sommes doivent être y être sensibilisés. Cependant, de leur côté, les hautes instances ont un rôle majeur à jouer relativement au patrimoine bâti: pas seulement pour sa transmission, mais d’abord, en amont, pour sa préservation.

Par exemple, dans le cas des maisons non entretenues, comment, jusqu’à ce jour, n’a-t-on pas trouvé moyen d’intervenir pour éviter leur dégradation? Au cœur même de mon village, il y en a présentement trois, inoccupées, qui «se laissent aller» à moins qu’on ne les laisse aller. L’une d’elles ne passera sûrement pas l’hiver, tandis que les deux autres, centenaires, ont une valeur historique et, pour l’une d’elles, architecturale. Est-il acceptable de laisser dépérir en silence des morceaux de notre patrimoine bâti?

Si les choses ne changent pas, peut-être sera-t-il à propos de proclamer un jour du Souvenir pour le patrimoine disparu.

Robert Martel
Sainte-Pétronille

[1] Daniel B. Guillot, «La vieille maison d’école», article publié dans le bulletin Le Beau Lieu, juin 2007.

 


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A propos de l'auteur

Sylvain Delisle

Concepteur et administrateur du site web depuis sa création, Sylvain est devenu rédacteur en chef en juillet 2014

3 commentaires

  1. Merci de ramener ce dossier sur le dessus de la pile avec cet article très bien écrit.

    Situation bien trop fréquente sur l’ile que de voir des « propriétaires » attendre que les maisons extrêmement bien situées s’écroulent d’elles-mêmes, peu importe leur histoire, pour pouvoir reconstruire du neuf… Et vendre.

    Que pouvons nous faire comme collectivité ? Je veux dire concrètement : au delà de se reposer sur les instances gouvernementales et les règlements qui ne sont manifestement pas assez efficaces; au delà d’écrire des mémoires ou des rapports qui restent sans suite ? Etc.
    Comment pouvons-nous nous prendre en charge pour que cela change ?

    Quels projets peuvent être entrepris pour s’occuper de ce patrimoine ?
    Comment valoriser davantage ce patrimoine et l’histoire qui y est rattachée ?
    Les maisons devraient-elles être rachetées par la communauté pour en faire des biens culturels en fiducie et des lieux multifonctionnels (communautaire, tourisme, habitation, etc.) ?
    Pourrions-nous utiliser l’argent du tourisme pour rénover et valoriser ?
    Quelle économie pourrait être développée autour de cette histoire patrimoniale ?
    Comment pouvons-nous tisser un « écosystème patrimonial » sur l’ile qui rapproche chacun des sites pour en faire un tout cohérent, trame de fond des activités et de la vie sur l’ile ?

    Les exemples inspirants de communautés qui prennent en charge leur patrimoine pour l’exploiter (dans le bon sens du terme) et le conserver ne manquent pas à travers le monde.
    Ça prend de la créativité, une vision commune, un objectif commun et une volonté d’agir.

    Alors on revient toujours à la même question :
    Que voulons-nous faire de l’ile ? Quel milieu de vie voulons-nous y créer ?
    Ces questions-là c’est à l’ensemble des résidents d’y répondre dans des forums inspirants générateurs de projets communautaires.

    SB.

  2. Francois Bouffard sur

    J’apprécie que le Journal de l’Île transmettre ce bel article et nous permette de le commenter.
    Pour répondre à M. Brodu, je dirais qu’il faut que les citoyens de l’Île prennent en charge eux-même du dossier du Patrimoine et de ne pas laisser aux fonctionnaires du Ministère de la Culture et des Communications (MCC) le soin de décider ou gérer le patrimoine de l’Île. Par expériences, ces gens du MCC ne sortent pas de leurs bureaux de la Grande-Allée de Québec pour voir, comprendre, vivre la vie et l’histoire d’un des plus endroits au Québec et berceau de la sociéte française au Canada.

    Créons donc notre propre Commission du Patrimoine de l’Île d’Orléans géré etanimé par des Orléanais,

  3. je suggère aux personnes intéressées de consulter le merveilleux ouvrage  » 500 Châteaux de France,un patrimoine d’exception » ,par Josyane et Alain Cassaigne,Éditions de La Martinière. Vous constaterez que nos cousins n’hésitent pas à investir pour sauvegarder des châteaux des siècles aussi loin que le X1è et les entretenir pour permettre de les visiter. Malheureusement,ici au Québec et particulièrement dans la région de Québec,on se fait un devoir de démolir tout ce qui est vieux pour construire des » boîtes carrées »,oeuvres de notre architecture dite moderne !
    Jacques Vézina.

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