Homoreptilius?

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Élaborée dans les années 50 par le neurobiologiste Paul D. MacLean, la théorie du cerveau triunique présente un modèle de l’organe qui serait le résultat d’un long développement évolutif. En quelque sorte, un assemblage de trois parties apparues progressivement et se superposant en couches distinctes, du centre vers la périphérie: le cerveau reptilien, le plus primitif, le cerveau limbique puis le néocortex (cerveau cortical) venant coiffer le tout.

Selon cette théorie, le cerveau reptilien, logé au sommet de la colonne vertébrale et que les humains partageraient avec les oiseaux et les reptiles, serait responsable de comportements primitifs préprogrammés; il assurerait nos besoins fondamentaux de survie (respiration, battement du cœur, etc.), nos besoins primaires telles l’alimentation et la reproduction en plus d’être le siège de nos réflexes de défense et de réactions comme la peur et l’hostilité à l’égard de ce qui se situe en dehors de notre champ d’expériences.

Le cerveau limbique serait quant à lui celui qui, à cause de ses capacités mémorielles et de conditionnements plus ou moins conscients, permet à l’individu de définir sa position et son niveau d’intégration dans un groupe, lequel devient l’ultime référence. «Tu es avec nous ou contre nous ». Il est aussi celui des émotions et des valeurs; les règles du groupe intégrées par l’individu dominent les réflexes de peur.

Enfin, le néocortex correspondrait à cette région du cerveau permettant, chez les humains, la pensée, le langage, la rationalité, le contrôle des émotions et la créativité. Il rendrait possible cette distanciation qui mène à considérer autrui comme un autre soi-même et, de ce fait, à le juger respectable et à lui témoigner des sentiments. C’est également le cerveau des apprentissages et des aptitudes à changer, des décisions sages et mesurées.

Selon MacLean, ces trois cerveaux cohabiteraient parfois difficilement, chacun cherchant à imposer ses compétences. Quand, par exemple, le cerveau reptilien domine, à cause de situations particulièrement stressantes, «l’humain [devient]un animal frustre, mû par ses instincts de survie[i] ». Et comme le cerveau cortical réagit moins vite que le limbique, il peut arriver aussi que ce dernier prenne les commandes et amène à des réactions binaires d’intolérance.

Bien que séduisante, éclairante et éminemment pédagogique et en dépit du fait qu’elle ait conservé un certain crédit chez de nombreux auteurs, la théorie du cerveau triunique a subi depuis lors les assauts de nombreuses recherches ultérieures. Selon certains auteurs, les données actuelles des sciences neurologiques et une lecture correcte de la théorie de l’évolution font en sorte qu’elle apparaît aujourd’hui comme erronée sous certains aspects. Mentionnons deux faits pour corroborer cette réfutation. Premièrement, il a été démontré que le cerveau des reptiles et des oiseaux possède des structures équivalentes aux systèmes limbique et cortical comme en témoignent leurs comportements parentaux développés ainsi que leurs capacités de mémorisation et d’apprentissage. Deuxièmement, on sait aujourd’hui que le cerveau émotionnel implique non seulement les régions sous-corticales − limbique aurait dit MacLean − mais aussi en partie le tronc cérébral (le cerveau reptilien); de même, le lobe frontal (la partie avant du cortex) ne serait pas le seul impliqué dans l’apparition du langage chez l’humain. Ce qui amène les neurosciences à avancer que les différentes zones du cerveau sont interconnectées et qu’elles agissent en étroite synergie.

Il n’en demeure pas moins que l’actualité nous fournit quasi quotidiennement des exemples qui donnent du crédit à la théorie triunique. Il nous suffit de regarder ne serait-ce que d’un œil distrait les reportages effectués à la sortie d’évènements sportifs où l’on assiste en direct à des manifestations proches de la débilité. Des partisans qui s’agitent et crient derrière le journaliste et qui grognent plus qu’ils ne parlent quand on leur passe le micro, fiers «d’appartenir à une équipe», surtout si elle est associée à «leur territoire». Que dire également de ces comportements primaires, primitifs devrions-nous dire, de ces abrutis qui lancent des insultes salaces et violentes à des femmes journalistes en plein reportage[ii]. Deux parfaits exemples de comportements reptiliens! Et la liste est loin d’être exhaustive.

[i] Le mythe des trois cerveaux, Sciences Humaines, novembre-décembre 2011 (Hors-série spécial no 14).

[ii] Patrick Lagacé, La bonne blague de viol en direct, La Presse, 14 mai 2014.


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A propos de l'auteur

Normand Gagnon

Un commentaire

  1. Arthur Plumpton sur

    Bravo Monsieur Gagnon – votre article est le « glaçage sur un gâteau » d’information qu’on connaissait plus ou moins bien. Vous nous donnez le désir d’apprendre sur les mille et une choses dont notre expérience ignorait. Continuez vos lectures et chroniques intéressantes!

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