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Voter avec une partie du cerveau?

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Dans la foulée de la chronique du mois dernier, nous continuons ici à utiliser les résultats de recherches neurologiques pour analyser certains comportements en société. Ce qui, bien entendu, doit être pris avec un grain de sel et une pincée d’humour sachant, d’une part, que les généralisations extensives sont souvent hasardeuses (et trompeuses) et, d’autre part, que les sciences neurologiques, même si elles progressent à grands pas, en particulier depuis l’avènement de l’imagerie cérébrale, restent embryonnaires face à la grande complexité du cerveau et à sa malléabilité[i].

Il ressort d’une étude menée par des chercheuses de l’Institut neurologique de Montréal et du Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique (McGill) qu’une partie du cerveau, le cortex orbitofrontal latéral[ii] (COFL), «doit fonctionner adéquatement pour que le choix des électeurs combine différentes sources d’information au sujet des candidats[iii].» Ceci qui impliquerait, selon elles, qu’une anomalie du COFL amènerait les citoyens qui en sont affectés à ne retenir que les seules informations immédiatement accessibles, comme l’apparence physique d’un candidat, écartant, par exemple, l’évaluation de sa compétence ou de toute autre qualité le rendant apte à gouverner.

Considérant ces trop nombreux politiciens malhonnêtes ou incompétents qui ont été portés au pouvoir au cours des dernières décennies, est-ce à dire qu’une bonne part de l’électorat souffre de telles anomalies anatomiques? Et que les fabricants d’images, de plus en plus présents dans l’entourage des candidats en campagne électorale surtout, seraient ultimement les véritables décideurs puisqu’ils s’approprieraient une influence déterminante? Et qu’il suffirait de mettre la main, sans doute à grands frais, sur l’entreprise de marketing la plus «diabolique» pour remporter une victoire électorale?

Bien que les enchaînements de cette cascade de questions puissent sembler rationnels à première vue, il n’en demeure pas moins que l’hypothèse de départ, à savoir que la capacité d’un jugement politique dépassant la première impression reposerait sur le bon fonctionnement d’une partie précise du cerveau, reste fragile. Car cette approche déterministe semble contredite par d’autres interprétations qui s’éloignent de la «localisation absolue»; c’est-à-dire qu’un comportement serait davantage associé à l’activation de plusieurs aires du cerveau et une même région cérébrale pourrait intervenir à différents moments au cours du traitement d’une même information. D’ailleurs, certains auteurs invitent à la prudence devant l’affirmation que «des machines [des scanneurs, par exemple]puissent désormais lire dans nos pensées, dans nos préférences politiques ou esthétiques ou encore détecter nos préférences en matière de consommation[iv]

Les déterminants des choix politiques

La sociologie n’est pas en reste quant à l’interprétation des comportements sociaux comme le choix des électeurs au cours de campagnes électorales. Elle a d’ailleurs une longue tradition dans la recherche de modèles explicatifs.

Les premiers modèles, dits psychosociaux, peuvent se résumer par l’affirmation suivante: «Une personne pense politiquement comme elle est socialement»; en d’autres termes, que l’opinion se forme au contact des autres au sein des groupes auxquels elle appartient: classe sociale, famille, groupes ethniques, communautés religieuses, etc. Certains modèles de cette catégorie mettent l’accent sur l’identification aux partis ou aux orientations idéologiques (gauche/droite) héritée de la famille et renforcée par le milieu proche. Dans cette perspective, l’électeur est en général peu informé et incapable d’un jugement éclairé sur les partis et les candidats.

Mais le déclin du secteur industriel à partir des années 60, la montée des valeurs antiautoritaires de même que l’augmentation des électeurs éduqués feraient en sorte que ces derniers sont moins dépendants des partis traditionnels et plus enclins à accorder leurs votes aux candidats plutôt qu’aux partis. C’est alors l’approche économique qui prend le devant de la scène. L’électeur chercherait à maximiser l’utilité de son vote en choisissant celui parmi les candidats dont les positions sur les enjeux soulevés sont les plus proches des siennes ou encore celui qui lui apparaît le plus susceptible de changer les choses qu’il souhaite voir changer. C’est de ce modèle que s’est inspirée Radio-Canada lors de la dernière campagne provinciale en proposant sa Boussole électorale. Une variante de ce modèle repose sur le principe de la responsabilité: si l’économie va bien, on récompense le gouvernement; dans le cas contraire, on le punit en votant pour le candidat d’un autre parti.

Des approches plus récentes ont montré que les électeurs compensent un déficit d’information par des raccourcis mettant en œuvre les émotions. Ceux-ci porteraient leurs choix sur les candidats ayant démontré leur intérêt pour les groupes sociaux auxquels ils appartiennent ou dont ils se sentent solidaires: les défavorisés, les immigrants, la classe moyenne, etc.

Enfin, les modèles d’inspiration sociologique semblent actuellement en voie de réhabilitation en raison notamment de la sophistication des méthodes et de la multiplicité des outils utilisés. Selon la politicologue Monna Meyer, ces néomodèles «relativisent le déclin du vote de classe et discernent de nouveaux clivages qui tiennent au statut d’indépendant ou de salarié [syndiqué ou non], au statut public ou privé, au genre ou à l’ethnicité[v]

En terminant, qu’il nous soit permis d’exprimer un souhait à l’approche des élections fédérales: que les citoyens utilisent toutes les ressources de leur intelligence et de leur expérience afin de résister à l’avalanche de publicités insidieuses qui ne devrait pas tarder.

[i] Le cerveau serait, selon certaines découvertes récentes, un système en perpétuelle reconfiguration.

[ii] «Le cortex orbitofrontal (OF) est une région du cortex cérébral qui entre en jeu dans le processus de décision. Il est situé en position antérieure et sur la face inférieure du cortex préfrontal. Il prend son nom des lobes frontaux et du fait qu’il est situé au-dessus des orbites» – Wikipédia.

[iii] Comment votre cerveau vous indique de voter, communiqué de l’Institut et hôpital neurologique de Montréal, 8 juin 2015.

[iv] Evelyne Leveque pour les Amis du Monde Diplomatique, Le cerveau n’est pas ce que vous pensez, communiqué, Versailles, 7 septembre 2013.

[v] Mayer Nonna, Qui vote pour qui et pourquoi? Les modèles explicatifs du choix électoral, Pouvoirs, 2007/1 n°120, p. 17-27.


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A propos de l'auteur

Normand Gagnon

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