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Cannabis «mon amour»

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En campagne électorale, Justin Trudeau annonçait son intention de légaliser la possession et la consommation de marijuana tout en règlementant sa vente. Situation qui, si elle se réalisait, serait bien différente de l’utilisation de cette substance à des fins médicales, actuellement permise – mais strictement encadrée – au Canada[ii].

Qu’il s’agisse d’usage «récréatif» personnel ou d’utilisation thérapeutique, les informations sont plutôt minces quant aux effets réels de cette drogue et à son innocuité à long terme. Les études cliniques sont rares en raison, notamment, des interdits liés à la substance; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle n’a pas pour l’instant le statut de médicament. Pour combler cette lacune, le Registre cannabis Québec a été récemment lancé (mai 2015) par le Centre de santé universitaire de McGill et le Consortium canadien pour l’investigation des cannabinoïdes. Selon Mark Ware[iii], cette recherche, en plus d’exercer un suivi sur les patients traités, devrait permettre de constituer une banque de données renfermant notamment des informations sur les dosages, les effets obtenus et les contre-indications.

En attendant, certains médecins, parfois avec réticence, prescrivent la substance sur la base de savoirs empiriques (acquis sur le terrain). On sait par exemple que le THC, un des composants actifs du cannabis, contribue à atténuer la douleur sans créer la forte dépendance des opiacés[iv]; que le CBD, autre composant, se révèle utile pour diminuer les crises d’épilepsie, etc.

Prendre position sur le sujet de la légalisation du cannabis exige en premier lieu de débroussailler la question des effets sur la santé des éventuels utilisateurs, ce qui n’est pas une mince affaire sachant les résultats souvent contradictoires des études réalisées.

Les effets de la marijuana sur la santé

Tout récemment, un groupe de chercheurs américains publiait un article dans lequel ils concluaient n’avoir pas constaté de «différence dans la survenue de problèmes de santé [asthme, hypertension, dépression, psychose] entre les utilisateurs chroniques de marijuana, ceux qui avaient commencé à l’adolescence, ceux qui avaient continué après et ceux qui n’en consommaient pas[v]». Des recherches antérieures avaient pourtant établi un lien entre l’utilisation chronique du cannabis et la dépression (Institut national de la santé des É.-U.) de même que sur le développement de psychoses et l’utilisation ultérieure de drogues dures chez les adolescents. Ainsi, l’organisme Canabis Cohorts Research Consortium, ayant procédé à l’intégration de recherches longitudinales australiennes et néo-zélandaises, montre que pour les jeunes de moins de 17 ans consommant quotidiennement du cannabis, une corrélation a pu être établie avec le décrochage scolaire, la consommation d’autres drogues illicites et les tentatives de suicide[vi]. D’autres recherches montrent aussi que l’utilisation régulière de cannabis à forte teneur en THC (skunk) triple pratiquement la prévalence d’un premier épisode de psychose[vii] par rapport aux non-utilisateurs.

Il nous faut admettre qu’il n’est pas facile de s’y retrouver dans cette littérature scientifique et qu’une certaine prudence est de mise lors de l’utilisation de ces résultats dans une argumentation, favorable ou pas à la légalisation de la consommation.

Se faire une opinion sur le sujet exige aussi, bien sûr, de considérer d’autres aspects de la question. La légalisation va-t-elle provoquer une augmentation de la consommation ou encore, du fait d’un encadrement règlementaire restrictif, en restreindre l’usage − surtout chez les plus jeunes − tout en minimisant les effets délétères des drogues de mauvaise qualité ou carrément trafiquées, écoulées sur le marché noir? La légalisation de la vente aura-t-elle pour effet de priver la mafia d’une partie de ses recettes et de diminuer la criminalité tout en générant de nouveaux revenus pour l’État? La dépénalisation de l’usage du cannabis constitue-t-elle une alternative envisageable à la légalisation? Enfin, autre question parmi tant d’autres: l’usage très répandu des drogues, de même d’ailleurs que la surmédication, n’est-elle pas un signe d’un mal-être qu’il faudrait soigner autrement que par des potions qui n’ont rien de magique?

Consommation versus dépénalisation ou légalisation

Les estimations de certains experts[viii] amènent à penser que la légalisation devrait avoir pour effet de faire chuter les prix de façon importante, ce qui, évidemment, favoriserait une augmentation de la consommation. À moins que les États ne maintiennent et stabilisent les prix par une taxation compensatrice bien dosée afin d’inciter à une moindre consommation et de décourager en même temps l’évitement fiscal par la contrebande. Ici, comme pour l’alcool, les objectifs possiblement contradictoires de santé publique et d’augmentation des revenus de l’État se heurtent de plein fouet.

Il est difficile sinon impossible d’établir une corrélation entre les politiques pénales et la consommation. Aux Pays-Bas, où on a dépénalisé l’usage et la production à petite échelle du cannabis, la consommation est moindre qu’en France et qu’au Danemark[ix], pays ayant pourtant des politiques très restrictives en ce domaine. Juger des effets de la légalisation sur la consommation est plus difficile encore en raison du nombre peu élevé d’États l’ayant autorisée et de la courte durée des expériences.

Le débat sur le sujet est loin d’être clos. En attendant, la recherche d’informations les plus objectives possible reste la solution à privilégier pour éviter les pièges de la démagogie. Toutefois, il y a une question importante à se poser dans le contexte d’une forte consommation de cannabis partout dans le monde malgré les contrôles et la répression: quelle est la solution la plus susceptible d’endiguer ce fléau ou à tout le moins de minimiser ses effets sur la santé et sur la société?

 

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Petit lexique relatif au cannabis

Cannabis (chanvre): plante de la famille des Cannabeceae. On y distingue le «chanvre agricole», riche en fibres et pauvre en ingrédients euphorisants, ayant des usages industriels et le «chanvre indien», reconnu et utilisé pour ses propriétés médicinales et psychotropes. Ce dernier est habituellement consommé sous forme d’herbe (marijuana) ou de résine (hachich). Le cannabis est la drogue illicite la plus consommée au monde.

Opiacés: famille de substances tirées ou dérivées de l’opium. La morphine et la codéine, utilisées comme médicaments, appartiennent à cette famille. Les opiacés sont reconnus pour créer rapidement une forte accoutumance.

THC: tétrahydrocannabinol, composant du cannabis responsable de ses effets euphorisants.

CBD: cannabidiol, autre composant du cannabis auquel on attribue des effets antispasmodiques.

Dépénalisation (ou décriminalisation) selon l’exemple des Pays-Bas: politique qui tolère la production, la possession et la consommation (notamment dans des «coffee shops») de petites quantités de cannabis par des individus majeurs, mais qui en interdit le commerce. Les non-producteurs et les «coffee shops» doivent donc s’approvisionner sur un marché illicite et donc, faire affaire avec des criminels!

Légalisation: la production, la possession et la consommation sont légales et habituellement régulées. Certains États organisent même une véritable filière de production et de distribution (Washington et Colorado).

 

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Le cannabis au Canada

Au Canada, plus de 50% des jeunes de 16 à 24 ans affirment avoir déjà consommé du cannabis; 30% seraient des consommateurs réguliers et 5 à 10% deviennent des fumeurs à risque ou dépendants. La popularité du cannabis tend à augmenter et l’âge moyen du premier essai à diminuer.

De 400 à 450 composants chimiques sont présents dans le cannabis. Le plus significatif est le delta-9-tétrahydrocannabinol ou THC.

La teneur en THC a augmenté au cours des années: de 1,5% à la fin des années soixante, elle est passée aujourd’hui à un taux allant jusqu’à 20%.

Le THC a des effets sur l’organisme pendant les 24 heures suivant l’inhalation et demeure dans le sang jusqu’à 30 jours.

Source: Rapport du Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites

 

 

 

[i] En campagne électorale, lors d’un débat où était présent Gilles Duceppe, le candidat Justin Trudeau avait, dans un lapsus, interpellé ce dernier en lui disant «mon amour».

[ii] Voir à ce sujet le bulletin d’information de Santé Canada à l’adresse http://www.hc-sc.gc.ca/dhp-mps/marihuana/info/licencedproducer-producteurautorise/access-usage-fra.php

[iii] Cité par Dominique Forget dans l’article Cannabis: drogue ou médicament paru dans le numéro d’octobre 2015 de Québec Science.

[iv] Famille de substances dérivées de l’opium montrant des effets analgésiques puissants et créant une forte dépendance.

[v] Bechtold J, Simpson T, White HR, Pardini D. Chronic adolescent marijuana use as a risk factor for physical and mental health problems in young adult men. Psychology of Addictive Behaviors, août 2015.

[vi] Sillins, E. et coll. Young adult sequelae of adolescent cannabis use: an integrative analysis. The Lancet Psychiatry, septembre 2014, vol.1, no 4.

[vii] Di Forti, Maria et coll. Proportion of patients in south London with first-episode psychosis attributable to use of high potency cannabis: a case-control study. The Lancet Psychiatry, février 2015. Publié en ligne: http://www.thelancet.com/pb/assets/raw/Lancet/pdfs/14TLP0454_Di%20Forti.pdf .

[viii] Caulkins, J.P., Kilmer, B.,Maccoun, R.J., Design considerations for legalizing cannabis: lessons inspired by analysis of California’s Proposition 19, Addiction, 107, 865-871, 2012.

[ix] Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, Rapport européen sur les drogues/ Tendances et évolution, 2014.


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A propos de l'auteur

Normand Gagnon

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