Souvenirs de l’hiver à la Pointe

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Imaginez-vous l’hiver sur l’île, au temps où les chemins n’étaient pas déneigés. Imaginez-vous la vie à la Pointe d’Argentenay, en décembre ou janvier, vers 1930. Nous avons rencontré madame Jeanine Picard Dallaire, qui, elle, s’en souvient.

Dans ces années-là, le seul chemin praticable en hiver était une piste tapée et balisée sur la neige, là où passait le chemin en été. Elle vous menait au village, soit à l’église, à l’école ou au magasin général, en carriole ou en traîneau. Dans ce temps-là, la route passait loin des maisons de la Pointe et les enfants devaient peiner dans la neige pour s’y rendre rejoindre la carriole qui les amenait à l’école du village.

Dans ce temps-là, dans les maisons rurales, il n’y a encore ni électricité ni chauffage central, pas d’eau courante − pas de toilette dans les maisons, seulement la «bécosse» et les pots de chambre − pas de téléphone. Les filles aînées quittent tôt l’école pour aider la mère avec les petits. On se lève avant le jour pour faire le train avant le déjeuner, on prépare les petits pour l’école, on met de l’eau à chauffer sur le poêle pour la journée et on fait à manger, on cuit le pain, on tisse ou «rac’mode». Les hommes vont aux champs, à la forge, au magasin général, réparent les clôtures ou le toit; en hiver, ils bûchent, fabriquent les objets domestiques ou les réparent.

Si une maison passait au feu, la famille entière se retrouvait sans rien: pas d’assurance, pas de Croix-Rouge, pas d’aide sociale. On était à la merci de la charité de ses voisins qui, souvent, étaient de la famille. Il y avait d’ailleurs trois familles Picard à la Pointe d’Argentenay. On pouvait se réfugier au presbytère, mais c’était souvent chez le frère, la sœur ou l’oncle que l’on était recueilli. Une collecte porte-à-porte pouvait être organisée pour ramasser un peu d’argent et des objets de première nécessité, des couvertures et des vêtements pour les enfants. Les maisons étaient reconstruites en corvée, par tous les voisins ensemble.

Toutes ces familles avaient une «tralée» d’enfants, entre neuf et quatorze pour les familles d’Argentenay, dans les années 30. Quand la mère accouchait, on envoyait les enfants chez les voisins, le père montait au village où se trouvait le seul téléphone et appelait le docteur Gaulin, de Sainte-Famille, qui avait été prévenu de l’imminence de la nouvelle naissance. Il arrivait en buggy ou en carriole pour mettre le bébé au monde. La fille aînée ou la «matante» le lavait et l’emmaillotait. La tradition voulait que la maman reste une semaine au lit: petite vacance pour la mère de famille nombreuse. Le père faisait souvent baptiser le bébé à l’église dès le lendemain de sa naissance, si tout se passait bien. Chaque grossesse posait le risque réel de perdre le bébé et la mère.

Les familles Picard, Dallaire et Lemelin étaient depuis longtemps à Argentenay et c’était leur vie, leur monde Ils n’en connaissaient pas d’autre et ils y trouvaient de la douceur, surtout quand arrivait le printemps et par les beaux soirs d’été. Mais, quand on demande à Jeanine Picard Dallaire comment était la vie en hiver, elle répond spontanément:«C’était triste!» Et à l’entendre, c’était surtout très dur.

Par exemple, on nous présente souvent le temps des Fêtes d’autrefois comme un temps de réjouissances, de veillées remplies de gaieté, gigues, chansons à répondre, sets carrés, p’tit blanc, cigares et sapins illuminés de vraies bougies. Madame Picard Dallaire nous dit qu’en fait, on ne fêtait pas beaucoup. Les familles ne pouvaient se déplacer pour se réunir à cause de la neige, des grands-parents qui habitaient à la maison et des petits pour qui un long trajet en carriole, au froid intense, était exclu, y compris pour la messe de minuit. Même aller à Sainte-Famille ou à Saint-Jean, l’hiver, était une aventure. Madame Picard Dallaire nous raconte aussi que sa mère ne l’aurait pas laissée sortir pour une veillée: ça ne se faisait pas pour une fille, peut-être selon monsieur le curé.

La mère de madame Picard Dallaire, Marie-Ange, née Lessard, fêtait le Jour de l’an plus que Noël et encore, assez simplement. Un rôti de bœuf et des tartes, peut-être un ragoût de boulettes et des beignes. Peu d’ingrédients sophistiqués requis pour la confection de gâteries étaient disponibles ou accessibles à ces gens. Sans lumière, sans radio ni télé, sans Bye-Bye, on ne veillait sûrement pas tard.

Madame Picard Dallaire nous raconte que l’hiver, il arrivait que les vaches de la famille Picard ne donnent pas assez de lait pour nourrir les neuf enfants. Un oncle de Sainte-Famille faisait geler du lait dans des chaudières et l’apportait à la messe du dimanche, à Saint-François, pour que les enfants de son frère n’en manquent pas.

Jeanine Picard et Léonce Dallaire

Le jeune voisin des Picard, Léonce Dallaire, venait souvent visiter M. Picard, avec qui il s’entendait bien. Adolescent, il a un jour déclaré à Jeanine, l’aînée des filles, alors âgée d’environ neuf ans: «Toi, je vais te marier, tu vas être ma femme.» Quand elle eut 19 ans, Jeanine a épousé Léonce à l’église de Saint-François, inaugurant ce jour-là la nouvelle route d’Argentenay; c’était en 1952.

Ils vécurent heureux, ne se quittèrent jamais; madame Dallaire nous raconte qu’ils ont toujours fait l’épicerie ensemble. Ils ont eu cinq beaux enfants, dont deux fils, Jean et Richard Dallaire, qui vivent et gagnent toujours leur vie à la pointe d’Argentenay.

La vie de madame Dallaire a été bien différente de celle de sa mère qui a accouché de ses neuf enfants à la maison. Elle a vécu 32 ans à Québec, a accouché de tous ses enfants à l’hôpital, a appris à conduire et a travaillé à l’extérieur du foyer. Un jour, Léonce a voulu revenir à la Pointe y ouvrir un garage. Sa femme se souvient avoir été très réticente, peut-être parce qu’elle gardait le souvenir de la dure vie paysanne de son enfance. Mais Jeanine et Léonce ne se quittaient jamais; elle est revenue vivre à la Pointe et elle a acheté une voiture pour continuer à travailler.

M. Dallaire est décédé il y a bientôt deux ans et on devine que son départ a laissé un grand vide dans le cœur de Jeanine. Elle demeure toutefois aussi bien entourée que possible, ce qui évoque une tradition propre à la vie rurale québécoise, transmise à travers les générations, une tradition d’entraide, de solidarité et d’affection entre ces gens qui étaient tous dans le même bateau, tout au long de leur vie.

 

(photo: Sébastien Girard)


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Isabelle Harnois

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