Des excuses… Quand nous ne serons plus là pour les entendre

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Tendances oblige! Dans quelques décennies, nous n’existerons plus en tant que peuple francophone nord-américain. Peut-être verrons-nous encore quelques poches de résistance disséminées ici et là sur le territoire, sans plus, de toute façon fort utiles au tourisme; en quelque sorte des succursales de clubs sélects exotiques. Et il se trouvera bien un premier ministre canadien annonçant, à la face du monde, l’erreur monumentale d’avoir œuvré, au nom des libertés individuelles et de la grande famille multiculturelle, à la disparition d’une langue et d’une culture autrefois reconnues internationalement comme une contribution vitale à l’humanité. Et de s’excuser, le trémolo dans la voix, comme l’avaient fait dans le passé les Wynne pour l’abolition des écoles françaises en Ontario et les Harper pour les tentatives d’assimilation des autochtones, sur le même ton mielleux et avec le même visage confit que les patrons de Wolkswagen, de Toyota ou de GM pour leurs tromperies ou leurs négligences.

Que de pessimisme direz-vous? Pourtant, les signes annonciateurs sont nombreux et insistants: le monde du travail s’anglicise, le français parlé à la maison est en recul de même que les transferts linguistiques vers le français, le bilinguisme s’impose de plus en plus à la majorité des Québécois surtout dans la métropole, les règles sur l’étiquetage et l’affichage sont bafouées dans l’indifférence de ceux qui sont censés les faire appliquer, le visage français de Montréal s’estompe. Entendre à la chaîne française de la radio publique des chansons anglaises à longueur de journée n’est-il pas annonciateur d’un péril en la demeure, plus encore quand les interprètes sont eux-mêmes francophones? D’y entendre aussi, à répétition et sous prétexte que l’art n’a pas à se préoccuper de son matériau, la valorisation d’une langue bâtarde, d’un baragouinage inintelligible…

Un recul donc et qui peut s’expliquer, après les avancées post-loi 101, par les coups de boutoir juridiques rendus possibles par un ensemble de mesures (rapatriement unilatéral de la constitution canadienne et promulgation de la Charte des droits et libertés) qui rendent inopérantes plusieurs de ses dispositions. Dans le sillage des jugements de tribunaux, la plupart des amendements apportés à cette loi depuis son adoption en 1977 n’ont fait qu’affaiblir la portée de la règle qui y prévalait: «le Québec est français, point final.» La toute dernière trouvaille de la «présence suffisante» du français dans l’affichage ne fait qu’ajouter à la farce qu’ont entretenue plusieurs politiciens québécois qui, de peur d’être perçus comme xénophobes, ont hésité et hésite encore − et plus que jamais − à se faire les défenseurs d’une langue et d’une culture que plusieurs d’entre eux jugent de toute façon dépassées, les nouvelles valeurs étant celles de l’entrepreneuriat et du libéralisme, qui ne peuvent se dissoudre que dans le solvant de l’anglais.

Que faire alors pour éviter ce destin qui semble tout tracé? Reprendre le bâton de Pellerin[i] ou la pancarte de Chartrand[ii]? Sortir de notre hébétude, de notre indifférence, retrouver les chemins d’une défense commune? Se réapproprier une parole fière et revendicatrice, capable d’exprimer ce droit fondamental de parler la langue de chez nous? Se défaire au plus sacrant de ces politiciens aussi drabes qu’éteignoirs et les remplacer par des gens inspirants qui rêvent à autre chose qu’à «produire de la richesse»?

Puisqu’il ne sera sans doute pas suffisant de répondre par la bouche de nos crayons, peut-être devrions-nous, à l’instar de l’auteur Paul Chamberland[iii], regarder du côté d’une résistance de tous les instants à cette pulsion morbide qui pousse à la destruction de tout de qui fait société. Les modèles de Gandhi, de Luther King, de Mandela et de Shiva, nous rappelle-t-il, sont là pour nous dire que des changements sont possibles même s’il faut tenir tête à des colosses comme Monsanto.

Après tout, ce noir destin n’est peut-être pas encore écrit!

 

[i] En référence à la chanson popularisée par Fred Pellerin Tenir debout dont les paroles et la musique sont de David Portelance.

[ii] Célèbre syndicaliste québécois, actif lors des les grandes luttes historiques menées par les travailleurs québécois et bien connu pour une parole sans frein émaillée de jurons biens sentis.

[iii] Poète et essayiste québécois. Il signe l’article Émergence d’un essaim de lumière dans le numéro d’avril 2016 de la revue Relations.

 

 


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A propos de l'auteur

Normand Gagnon

2 commentaires

  1. gwinner jean.marie sur

    Mr.Gagnon.
    En tant que français, je ne peux qu’applaudire chaleureusement à votre superbe et très réaliste article.
    Merci pour cette mise en garde au combien appréciée.

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