La vie des commerces saisonniers de l’île d’Orléans

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Que serait l’île sans les étals de vente de petits fruits et légumes d’été? Ils font partie de notre paysage, d’avril à novembre, en commençant par les produits de l’érable, en avril, les asperges, en mai, en s’épanouissant au temps de nos fraises en juin et en culminant avec les framboises et tous les légumes et les pommes dont nous ferons provision jusqu’en octobre, voire début novembre. Qui sont ces producteurs qui nous nourrissent et font notre bonheur en plus de réjouir les touristes? Nous en avons rencontré quelques-uns.

La ferme Guillaume Létourneau, Mme Chantale Nolin, Sainte-Famille

Chantale Nolin, propriétaire avec son mari Guillaume Létourneau de la ferme où cinq générations de Létourneau ont cultivé la terre, gère la mise en marché et la vente de ses produits, primeurs et produits de transformation. Outre les fruits et légumes frais cueillis chaque jour, Chantale cuisine et vend des tartes, confitures, gelées, beurres de fruits, caramel maison, entre autres. Elle nous a montré sa cuisine − impeccable et fonctionnelle – où, l’hiver, elle travaille à la transformation des fruits et légumes et à la création de jolis petits pots qui font la joie des touristes. Ces derniers, comme tous les Québécois pour qui le tour de l’île est un pèlerinage régulier, sont, cette année, en grand nombre: des Français et des Américains qui profitent de la faible valeur monétaire du dollar canadien. Chantale se débrouille bien en anglais, réussissant à référer ses clients de passage à sa page Facebook et à son site internet où ils peuvent commander à longueur d’année ses produits qu’elle peut leur expédier par la poste. Pour Chantale, les médias sociaux et le paiement direct sont devenus d’incontournables outils de mise en marché. Elle nous fait remarquer que les framboises, si elles ont des amateurs passionnés, ne sont jamais aussi populaires que les fraises: un avis partagé par les autres commerçants interrogés.

Chantale Nolin aime par-dessus tout le contact avec ses clients et tend à bâtir une clientèle d’habitués avec qui elle excelle à établir des rapports personnels. Interrogée par Autour de l’île, elle nous dit que le principal inconvénient de son activité saisonnière est la difficulté de recruter des employés. Son mari est seul cueilleur des produits vendus au kiosque et ils ne comptent plus leur temps depuis belle lurette. Selon elle, il faut vraiment aimer ce métier pour gagner sa vie avec un commerce d’abord et avant tout saisonnier.

La ferme Laval Gagnon, Mme Suzanne Blouin, Sainte-Famille

La famille Gagnon occupe sa terre depuis 1783. Suzanne Blouin a épousé Laval Gagnon et la terre il y a maintenant 38 ans. La ferme est devenue la propriété de leur fils Pierre-François qui l’exploite dorénavant avec sa conjointe. Mais Suzanne Blouin gère toujours la vente des produits au kiosque, certainement parmi les plus célèbres et achalandés de l’île. On y vend les produits de la terre des Gagnon, mais aussi d’autres venant d’ailleurs sur l’île: fraises, framboises, pommes, maïs sucré, citrouilles et courges, produits de l’érable, fleurs, nommez-les, elle en vend. L’autocueillette des fraises et des pommes fait la renommée de ce commerce idéalement situé.

Pour Suzanne Blouin aussi, ce métier est du sept jours sur sept, au moins six mois par année. Contrairement à ce qu’éprouvent d’autres Québécois, elle trouve l’hiver court. À peine une petite semaine de vacances au soleil. Dès février⁄mars, il faut tailler les pommiers et ensuite c’est le temps des sucres. Il faut prendre les clients quand ils viennent. En ces jours de juin, les plus longs de l’année, le rythme de travail est intense. Suzanne nous avoue être soulagée lorsque les journées raccourcissent et ne s’étalent plus de 4 h 30 à 21 h. La clientèle vient de partout: ce sont autant les voisins de l’île et de la région de Québec que des Martiniquais ou une classe de secondaire provenant du Manitoba, comme ce fut le cas la veille de notre entretien.

Quand nous lui demandons si clientèle québécoise fait des remarques sur le prix de ses produits, vendus à rabais et à perte dans les épiceries de grande surface, elle nous répond que les gens sont contents d’acheter directement chez les producteurs. Les fraises, en particulier, sont synonymes, pour les Québécois, de l’été et des vacances. Ici comme en ville, ce sont, avec les pommes, les produits attractifs par excellence.

La ferme Léonce Plante, Saint-Laurent

Par un chaud samedi de la fin juin, nous avons rencontré M. Léonce Plante, un personnage coloré, au kiosque du même nom. Les Plante sont célèbres pour les fraises et les framboises qu’ils cultivent et vendent depuis plus de cinquante ans sur leur terre maintenant exploitée par le fils de M. Léonce. C’est la sœur de M. Plante, maintenant décédée, qui avait pris l’initiative d’un étal au bord du chemin Royal pour écouler les produits de la terre, dans les années 1960; elle l’a géré pendant plus de quarante ans. M. Léonce a pris la relève de la surveillance de la vente au kiosque où l’on trouve maintenant plusieurs produits au fil de la saison, notamment des asperges, depuis cinq ans. Il nous dit que les Plante ont été les premiers sur l’île à offrir l’autocueillette.

Jusqu’à la fin octobre, le commerce est ouvert sept jours sur sept, par beau temps. On vend aussi à quelques épiceries de Québec et de Montréal. Pour Léonce Plante, les grandes surfaces, qui vendent les petits fruits à perte pour attirer la clientèle, nuisent aux producteurs. Ces derniers ne peuvent prendre leur retraite que s’ils ont de la relève… et encore. M. Plante a des opinions bien tranchées sur plusieurs sujets. Interrogé sur une recommandation de l’étude paysagère mandatée par la MRC à l’effet de promouvoir une signature orléanaise des étals de vente, soit, par exemple, une certaine homogénéité et une harmonisation de leur apparence à l’architecture patrimoniale, il s’enflamme: pas question pour lui de se faire dire quoi faire du garage qui sert à la vente depuis 50 ans. Pourquoi changer si ça marche bien? Il affirme que le patrimoine c’est aussi son étal, pas seulement les vieilles maisons.

À peu près tous les commerces sur l’île sont saisonniers. Nous avons choisi les étals maraîchers et de fruits parce qu’ils sont emblématiques et au cœur de notre industrie agrotouristique. Nous retenons de nos conversations avec ces commerçants, en majeure partie natifs de l’île, que ce travail est exigeant, mais nécessaire à la santé de plusieurs fermes indépendantes sur notre territoire. De plus, quoiqu’ils doivent toujours ajuster leurs prix de vente au marché du commerce de détail et entre eux, ils nous ont tous semblé attacher beaucoup d’importance à leur autonomie et à leur indépendance. S’ils se sont adaptés à des outils technologiques incontournables, ils sont aussi conscients de perpétuer une tradition et des façons de faire qui, à leurs yeux, sont tout aussi patrimoniales que les bâtiments et paysages de l’île.


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A propos de l'auteur

Isabelle Harnois

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