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Né natif ou étranger?

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Je suis native de l’île d’Orléans… depuis sept ans. En fait, je suis née à Québec, près des plaines d’Abraham et j’y ai vécu très longtemps. Ma campagne à moi, c’était le pied du Cap-Tourmente, jusqu’à ce que nous décidions de chercher une maison à l’île. Nous avons trouvé notre place à Saint-François, côté sud, face au grand fleuve, près d’une belle grange et d’un petit verger un peu sauvage: une bonne maison un peu près de la route, exposée au grand vent et au grand soleil toute l’année. Depuis, je me sens millionnaire de beauté et privilégiée d’avoir ma place sur l’île d’Orléans. Je me sens bien enracinée ici.

Quelques mois après mon arrivée, cependant, je me suis rendu compte que certains, insulaires d’adoption comme moi, se sentent un peu «rejets», pas tout à fait acceptés par les «nés natifs» et, avouons-le, un peu complexés à ce sujet. Le premier à m’en parler, un homme charmant, amoureux de l’île et féru de son histoire, me disait que les règlements municipaux n’étaient pas appliqués aux «nés natifs» alors que les nouveaux propriétaires devaient s’y plier. Il me racontait s’être plaint aux autorités locales d’une «cour à scrap» en bordure de la route et s’être fait répondre de se mêler de ses affaires.

J’ai eu l’occasion, depuis, d’entendre d’autres anecdotes tendant à illustrer cette idée que les natifs de l’île et les «autres» seraient des insulaires très différents, soumis à des règles tout aussi différentes. J’ai même entendu que c’étaient plutôt les nouveaux arrivants qui jouissaient de privilèges et passe-droit inaccessibles aux natifs. En fait, tout le monde semble avoir sa petite idée sur le sujet et son petit complexe, son inquiétude d’être différent ou, pire, pas tout à fait accepté.

C’est un sujet délicat: on m’a mise en garde quant à la difficulté d’en traiter. Quand je l’ai abordé, par curiosité, auprès d’élus municipaux, on m’a affirmé qu’un tel clivage n’existe pas, que tout le monde est bien accueilli à l’île et que ce sont plutôt les «nouveaux» qui refusent parfois de s’intégrer. En outre, on m’a laissé entendre que les nouveaux propriétaires de maisons anciennes, souvent venus d’ailleurs et nourrissant des projets de restauration patrimoniale, sont ceux qui désirent tout changer, y compris le mode de gouvernance historique des villages de l’île et les impératifs de son caractère agricole, se sentant peut-être investis d’une mission de sauvetage et d’un devoir de mémoire. Ce seraient alors les insulaires natifs, dont la famille peut être implantée dans le terroir depuis des générations, qui se sentiraient regardés de haut par les «immigrants» venus de la ville.

Je dois avouer qu’il m’arrive de m’inquiéter et même de m’insurger face à certaines situations qui me semblent compromettre les richesses naturelles et patrimoniales de notre île. Cela dit, je sais que des natifs s’en inquiètent aussi. Mais j’ai souvent l’impression que le fait de venir de la ville rend mon opinion quelque peu insultante à leurs yeux, à tout le moins suspecte. Qu’ils soient d’accord ou pas avec la gestion de nos paysages patrimoniaux, ils auront tendance, face à mes récriminations, à se faire avocats du diable. On me répondra: «Ils sont chez eux, après tout!»

Pour ma part, il est certain que si j’ai choisi l’île d’Orléans c’est parce que je la trouve belle et unique, précisément en raison de son patrimoine paysager, architectural et de la valeur sentimentale et historique que revêt à mes yeux ce berceau de notre culture. Nous qui venons d’ailleurs et avons fait le choix délibéré de vivre sur l’île, la plupart du temps par amour, demeurerons-nous toujours des «touristes» aux yeux des natifs? Et inversement, nous arrive-t-il de juger les natifs avec condescendance, par exemple à l’égard des préoccupations des agriculteurs ou du désir de modernité de nos voisins?

Je crois qu’on ne peut renier ni ses origines, ni sa culture. J’ai grandi à Québec où un autobus qui passait sur la Grande Allée toutes les vingt minutes m’emmenait à l’école tous les jours. Les services étaient toujours à proximité, les ordures ramassées deux fois par semaine (enfin, pendant longtemps…), l’aqueduc et l’égout des services publics élémentaires, la neige ramassée dans ma rue à chaque tempête, bref, vous voyez ce que je veux dire.

Les natifs de l’île d’un certain âge ont connu une réalité très différente. Une voisine évoquait récemment que jusque dans les années 1960, les ordures ménagères n’étaient pas collectées et que chaque famille disposait des « monstres » quelque part sur sa terre ou en bas de sa côte. Les égouts étaient acheminés au fleuve. Les plus âgés se souviennent de la vie sans électricité et que la route n’était pas déneigée entre les villages de l’île jusque dans les années 1950. À leurs yeux, ma préoccupation pour les poteaux et fils électriques qui défigurent des paysages, pour les vieux arbres que l’on coupe à Saint-Laurent pour installer les égouts paraissent pour le moins étranges. Les agriculteurs, eux, se rappellent que leur grand-père peinait sur sa terre pour arriver difficilement à assurer la subsistance de sa famille. À leurs yeux, seuls les progrès technologiques, beaux ⁄ pas beaux, qui leur permettent de vivre de leur travail et de leurs terres leur ont permis d’assurer la relève et de garder leurs jeunes sur l’île.

Bref, la méfiance envers l’autre provient souvent d’une différence d’origine culturelle et de la méconnaissance de sa réalité. Elle s’estompe lorsqu’on connaît mieux son voisin et qu’on peut arriver à «marcher dans ses souliers» pour quelques pas. Les natifs ont gardé l’île vivante et les implantés lui ont donné, souvent, un second souffle. Pour certains, ils ont contribué à ouvrir les esprits et à faire avancer des projets bénéfiques pour tous. On me disait d’ailleurs que les insulaires d’adoption sont maintenant plus nombreux sur l’île que les natifs. Il y a fort à parier que les jeunes nés sur l’île, qui étudient et travaillent en ville, ne seront pas vraiment préoccupés de cette question.


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A propos de l'auteur

Isabelle Harnois

Un commentaire

  1. Gaétane Chabot sur

    Bonjour madame,

    Je suis née native de l’île c’est-à-dire que mes deux parents sont aussi nés à l’île d’Orléans. Nous sommes une espèce en voie d’extinction, de plus en plus rare. Mes enfants ne sont pas nés natifs, puisque leur père vient de Drummondville.

    Lorsque j’étais étudiante en début secondaire dans un collège privé de Limoilou, les « habitants » de l’île étaient des « colons ». Puis en l’espace de 2-3 ans on est devenus des « chanceux ». Vous savez les modes changent, les gens changent mais les paysages de l’Île sont toujours aussi beaux.

    Par contre maintenant, pour vivre à l’île, il faut être plus riche qu’autrefois : on perd de plus en plus cette proximité de gens de différentes fortunes qui fait la richesse d’un milieu de vie. Pour ma part j’ai en mémoire un bagage de souvenirs plus farfelus les uns que les autres. Et j’en suis fière. Jamais je ne changerais de milieu de vie si c’était possible.

    Il y a effectivement maintenant un certain niveau de snobisme qui n’a pas sa raison d’être à l’île. D’ailleurs ce n’est pas nouveau, les étranges, il y a plus de cent ans déjà que les notables de Québec viennent passer leur été à Sainte-Pétronille, sauf que maintenant c’est toute l’année et sur toute l’île. Et je pense que les gens de l’île vivaient cette situation tout-à-fait naturellement.

    Les gens de l’île ont un caractère fort pour avoir su survivre sur une île et ils ont accepté d’emblée de la partager avec des « étranges » qui ne sont plus tellement étranges. Méfiants? peut-être un peu face aux changements qui peuvent survenir et c’est correct quant à moi. Nous sommes sur une île et ne voulons pas l’envahissement.

    Merci aux gens pour leurs connaissances et surtout merci pour notre patrimoine qui hélas! semble vouloir disparaître avec le décès des individus nés natifs. J’ai toujours aimé un milieu de vie disparate où les gens sont à l’aise peu importe leur niveau de vie. Restons simples et non simplets!

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