Les nouveaux habits du mensonge (I)

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Les temps sont durs! Il est de plus en plus difficile de savoir à qui accorder du crédit tant la fourberie semble avoir envahi toutes les sphères de l’activité humaine.

Qui croire, en effet, dans le vacarme des discours contradictoires, devant ce déluge de données qu’il nous est le plus souvent impossible de vérifier? Dans cette mer que constituent les médias sociaux où s’exprime tout un chacun sans inhibition aucune? Chercher des informations fiables sur lesquelles s’appuyer pour étayer un point de vue s’avère un parcours du combattant.

À vrai dire, l’exercice est difficile en cette ère que certains qualifient de «postvérité» où l’on se montre particulièrement inventif en concepts aussi flous que trompeurs comme en témoigne l’expression «faits alternatifs» utilisée récemment par la conseillère du président Trump, Keyllyanne Conway. Rappelons que cette dernière a utilisé cette formule pour venir en aide au porte-parole de la Maison-Blanche qui s’en était pris aux médias pour avoir, selon lui, sous-estimé la foule présente à l’investiture du président.

Définir les termes peut s’avérer une précaution utile. Retenons, à l’instar du dictionnaire Oxford, que la postvérité est une expression qui désigne une culture politique au sein de laquelle on cherche davantage à susciter l’émotion qu’à faire réfléchir sur la base de faits objectifs[i]. Les exemples sont nombreux dans la politique américaine, particulièrement depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump qui surfe sur le préjugé quand il ne tombe pas carrément dans le mensonge. Mais d’autres bien avant lui avaient ouvert la voie. Un exemple qui remonte à 2003 est cette mise en scène délirante du secrétaire d’État américain devant l’ONU censée apporter la preuve que les Irakiens détenaient des armes de destruction massive et pourraient être à l’origine des attentats du 11 septembre 2001. On dévasta l’Irak, avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui, sans jamais trouver trace de telles armes! Un retour à l’histoire plus ancienne encore montre un usage étendu de ce procédé par le nazisme en Allemagne, ce qui nous fait dire que l’expression est incorrecte, du fait, justement, qu’elle suggère l’existence, antérieurement, d’une ère de vérité. Admettons, toutefois, que notre époque est généreuse en exemples de politiciens et de chefs d’entreprises qui mentent effrontément et qui habillent leurs mensonges d’une rhétorique tarabiscotée… jusqu’à ce qu’ils se fassent mettre la preuve de leurs ruses sous le nez; après quoi, ils se confondent en excuses, le trémolo dans la voix. Pitoyable! Les scandales de Toyota et de Volkswagen, le choix des thèmes des dernières élections (provinciale et fédérale), les discours populistes tenus actuellement en Europe et en Turquie sont là pour nous montrer que la sincérité et la recherche de la vérité ne font pas partie des attributs de bon nombre de dirigeants.

Les «faits alternatifs»,  rejeton de la postvérité

Quant aux faits alternatifs, il s’agirait plutôt d’un jeu de langage visant à masquer un déni de réalité si l’on se fie au contexte dans lequel l’expression a été utilisée par la conseillère Conway. Cette vision des choses selon laquelle il n’y aurait pas de faits en soi, mais que des interprétations justifieraient pour certains cette posture de refus de la réalité de l’autre puisque d’autres interprétations (les siennes) sont possibles – d’autres faits, dans le raccourci de Conway. Justement, s’il y a effectivement une part d’interprétation dans l’appréciation d’une réalité, raison de plus pour faire preuve «de prudence, de patience et de finesse[ii]» dans l’analyse de cette réalité: d’objectivité, quoi! Or, aucune de ces qualités n’apparaît dans les discours du président et de ses proches. On assiste plutôt à un concentré de mauvaise foi, de mensonges éhontés. L’une parle «d’alternative facts», l’autre dit aux journalistes «shut up», deux versions d’une même attitude: nous avons désormais le pouvoir et n’avons pas à nous justifier. Un autre despote dans une liste qui ne cesse de s’allonger.

Dans une prochaine édition de la Chronique du mois: Les nouveaux habits du mensonge (II) / Comment contrer la montée en régime de la tromperie.

Photo: Montage infographique: Normand Gagnon.
Un peu de recherche a suffi à l’agence de presse Reuters pour mettre en évidence le grossier mensonge de l’administration Trump quant à la participation à la cérémonie d’investiture du nouveau président. À droite, la foule réunie lors de l’investiture d’Obama, à gauche celle (disséminée) lors de l’investiture de Trump.

[i] Plus exactement, Oxford définit l’expression comme faisant «référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles.»

[ii] L’Antéchrist, du philosophe Nietzsche, cité par Dorian Astor, du magazine en ligne Diacritik, dans Conway et Nietzsche : «faits alternatifs» vs «perspectives infinies».


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Normand Gagnon

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