Ma grand-mère et la pupillométrie

0

Comme le disait à l’occasion ma grand-mère, en quittant des yeux le quotidien qu’elle s’appliquait fidèlement à lire de la première à la dernière page, «Dieu que la science est avancée!». Si elle était encore là, elle n’en croirait pas ses oreilles en apprenant le seul fait de l’existence de la pupillométrie et resterait sans doute − alors là − complètement soufflée si on lui racontait jusqu’où cette discipline risque de nous mener.

Certaines théories sur le langage soutiennent en effet que le processus mental de recherche de la signification d’un mot s’accompagne de la stimulation du sens qui est associé à ce mot (perception de lumière à la simple évocation du mot lampe), laquelle stimulation serait suivie de la préparation de la réaction appropriée (mouvements des doigts lorsqu’il est question de la saisie d’un texte). Des chercheurs européens[i] ont récemment tenté de mettre à l’épreuve cette affirmation en mesurant expérimentalement la réponse de la pupille de l’œil à l’audition de mots associés au concept de lumière (jour), d’obscurité (nuit) ou de mots neutres (maison). Que les mots soient lus ou entendus, ils ont observé une dilatation de la pupille de l’œil à la simple évocation de l’obscurité, un rétrécissement à celle de la lumière et l’absence de réaction pour les mots neutres. Ce qui leur a permis d’avancer que la signification d’un mot (le concept qu’il porte) exercerait elle aussi, en plus de la luminosité de l’environnement et de bien d’autres causes, une influence sur la réponse pupillaire, laquelle serait involontaire et inconsciente.

Plus largement encore, il semble admis depuis longtemps que les pupilles d’un sujet s’élargissent quand ce dernier montre un intérêt pour quelque chose… ou quelqu’un. De plus, des mesures pupillaires montrent par exemple qu’un patient amnésique reconnaît sans en être conscient des objets qu’on lui montre et qu’il dit ne pas reconnaitre. Plusieurs recherches révèlent aussi les relations entre le mouvement des pupilles et des apprentissages intenses, des situations de résolution de problèmes, la simple vue de partenaires sexuels potentiels[ii], etc.

Nous ne franchirons pas ici ce pas qui nous permettrait de dire que la pupillométrie permet de lire dans les pensées. Il faut quand même admettre que les techniques développées jusqu’ici, qui permettent d’évaluer précisément et en temps réel les mouvements pupillaires, ont de quoi inquiéter les défenseurs de la vie privée, surtout si l’on considère que ces réactions sont inconscientes. On peut en effet facilement imaginer que les cellulaires et lunettes numériques, en raison du fait qu’ils sont munis de caméras et de senseurs, pourraient facilement devenir de grands inquisiteurs. Ou que des tests d’embauche, des questionnaires d’assureurs en ligne fassent appel à de tels outils, évidemment à notre insu et sous la pression d’un refus de service.

Assurée de ses capacités exceptionnelles d’observation, grand-maman Marie-Louise verrait là une confirmation de ce qu’elle avait toujours affirmé: «Si vous doutez de quelqu’un, regardez bien ses yeux». De là à dire qu’elle se réjouirait des avancées de cette discipline au nom imprononçable, sûrement pas! D’autant plus qu’elle avait en horreur tout ce qui s’apparentait au polygraphe, instrument qu’elle avait connu de son vivant. Avait-elle quelques pieux mensonges sur la conscience? Nous ne le saurons jamais.

Un peu de biologie

La pupille est cette partie noire au milieu de l’œil. L’iris qui l’entoure réagit plus ou moins selon la luminosité ambiante et fonctionne à la manière du diaphragme d’un appareil photo. Mais les apparents mouvements pupillaires − en fait, c’est l’iris qui bouge −  peuvent aussi être causés par certaines émotions, un effort d’apprentissage ou la prise de drogues ou de médicaments.

[i] Pupillary Responses to Words That Convey a Sense of Brightness or Darkness, Sebastiaan Mathôt, Jonathan Grainger, and Kristof Strijkers, Psychological Science, 14 juin 2017.

[ii] Sex-specific but not sexually explicit: pupillary responses to dressed and naked adults, Attard-Johnson J, Bindemann M., R. Soc. open sci. 4: 160963, mai 2017.


Partager.

A propos de l'auteur

Normand Gagnon

Laissez une réponse