Le salaire minimum à 15$: «Aussi mauvais que la grêle pour les producteurs de fraises»

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Pour les producteurs maraîchers de l’île d’Orléans, la perspective d’une hausse du salaire minimum à 15$ est inquiétante. Rappelons quelques faits. Il y a environ 600 travailleurs «latinos» sur l’île en ce moment; ils travaillent au salaire minimum qui est de 11,25$ de l’heure, mais le coût pour les producteurs est d’environ 16$ à 17$ de l’heure. Environ 55 % du coût d’un panier de fraises provient des frais de main-d’œuvre.

La question se pose: quels seraient les impacts sur l’emploi des travailleurs saisonniers étrangers d’une hausse du salaire minimum à 15$, tel que l’Ontario s’apprête à le faire dans les prochaines années ?

Les producteurs consultés s’entendent pour dire qu’il y aurait une forte baisse des emplois offerts. Par quels mécanismes ceci se produirait-il ? C’est ce que nous allons tenter de démontrer.

Diminution des fermes et des emplois associés

Le premier effet serait de sortir du marché les fermes qui sont actuellement minimalement rentables et de rendre déficitaires toutes les autres. En effet, ces producteurs ne pourraient pas absorber une hausse des coûts de production d’environ 22%. Un certain nombre de fermes cesseraient leurs activités et d’autres adopteraient l’autocueillette. (Environ 50% des frais de main-d’œuvre sont reliés à la cueillette.) Même si on quintuplait l’autocueillette, cela ne représenterait que 5% des fraises vendues sur l’île. Dans ces deux cas de figure, on aurait une baisse des emplois offerts. Certaines autres fermes changeraient complètement de vocation: productions céréalières, bovines, ovines ou laitières, productions fortement mécanisées où les hausses de salaire n’auraient qu’un effet marginal.

Diminution de la consommation

Le deuxième effet serait de diminuer la consommation de fraises.[1] Les producteurs tenteraient d’augmenter leurs prix en proportion de la hausse de leurs coûts de production. Il est peu probable, cependant, que les consommateurs continuent à en acheter comme si de rien n’était. Au lieu de se procurer un très gros panier, on en achèterait un gros et au lieu d’un gros, un moyen, et ainsi de suite. On peut aussi supposer que les pâtissiers, confiseurs et restaurateurs se tourneraient vers d’autres produits moins coûteux. Donc, moins de ventes veut aussi dire moins de surfaces cultivées, moins d’économies d’échelle, moins de rentabilité.

Compétitivité à la baisse

Le troisième effet serait la diminution de la compétitivité des fraises orléanaises. Au moment d’écrire ces lignes, le magasin Costco le plus près (20 km) vendait des fraises de Californie (4 000 km) ! Il y aurait donc de fortes chances pour que les grandes chaînes alimentaires fassent de même et que les IGA, Métro et Provigo de la région cessent de s’approvisionner chez nous. Au Mexique et au Guatemala, les récolteurs de certains fruits sont parfois payés 1$ de l’heure. De plus, ces producteurs n’ont à payer ni l’hébergement ni le transport de leurs employés locaux et ne sont pas assujettis aux mêmes normes de santé et sécurité au travail. Même en tenant compte du coût du transport par camion réfrigéré, ces fruits sont encore moins chers que les fruits québécois. Et ce, au salaire actuel. Imaginons ce que ce serait avec une hausse des coûts de production de 22% !

Mécanisation accentuée et recrutement difficile

Si, à 11,25$, il est impossible de recruter des employés locaux, à 15$, ce serait peut-être possible. Bonne nouvelle théorique et hypothétique pour l’emploi local, mais mauvaise nouvelle pour les étrangers. Toutefois, avec un taux de chômage régional à 4,6%[2], le plus bas des grandes villes canadiennes, il est loin d’être certain que l’on puisse attirer aux champs des chômeurs locaux. On en doute aussi puisqu’il est impossible de recruter des chefs d’équipe et des opérateurs à des salaires plus élevés[3]. Finalement, à ce taux horaire, les tentatives de mécanisation et des recherches pour remplacer, si possible, les humains par des machines deviendraient intéressantes.

Pour les producteurs maraîchers, il n’y a rien de réjouissant dans la perspective d’une hausse substantielle du salaire minimum. Pour les travailleurs étrangers qui continueraient à trouver du travail ici, ce serait certainement bénéfique, mais pour ceux qui ne seraient pas rappelés au travail ce serait une perte catastrophique. La seule question qui demeure sans réponse: combien d’emplois seraient perdus ? On en aura une idée en observant ce qui va se passer chez nos voisins de l’ouest au cours des prochaines années.

[1] Estimation des élasticités de la demande alimentaire au Canada, Agriculture et Agroalimentaire Canada, janvier 2007. http://publications.gc.ca/collections/Collection/A38-4-8-2006F.pdf

[2] AGENCE QMI, 9 juin 2017.

[3] Aucun des producteurs consultés ne croit à cette possibilité.

(photo: Flickr)


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Bruno Laplante

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