L’Ange déchu – Un conte d’Hélène Vachon

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Chaque année, c’est pareil. La veille de Noël, il fait irruption chez moi, se coince les ailes dans la porte, égratigne les boiseries au passage, se rue au salon, s’élance vers mon canapé.

Mon canapé tout neuf.

  • TES AILES, SAPRISTI!
  • Zut!

Il s’arrête pile, pousse un soupir à fendre l’âme.

  • Maudites ailes!
  • Désolé, mais tu m’as déjà bousillé deux canapés et t’as encore rayé la porte.
  • C’t’idée de faire des portes aussi étroites!
  • Tu pouvais pas les laisser en haut, tes nageoires!
  • Le Grand Patron ne veut pas en entendre parler. Question d’honneur qu’Il dit. D’honneur et d’intégrité.

Ange a un visage très doux, de grandes mains, de grands pieds, des cheveux longs coiffés en queue de cheval et deux ailes monstrueuses.

  • Va chercher ton fichu tabouret!

Un socle en bois massif acheté exprès pour éviter que ses ailes transforment mes fauteuils en charpie. Juché très droit sur son piédestal, ses ailes raclant le sol, on dirait la Pythie rendant ses oracles.

  • C’est tout à fait inconfortable, ronchonne-t-il. J’aimerais tellement ça m’adosser, je suis vanné. J’arrive de l’église. Y a un zigue qui arrête pas d’allumer des lampions. Il a failli mettre le feu deux fois. Déjà qu’il en reste plus beaucoup, des églises.
  • Et t’as fait quoi? Tu l’as transpercé de ton glaive?

Il me toise du haut de son perchoir.

  • Des fois, je me demande vraiment d’où tu sors, Bertrand. Je n’ai pas de glaive, ce serait d’un très mauvais goût. J’ai arrêté son bras, c’est tout. L’église est sauvée, mais en me voyant, le bonhomme a perdu connaissance. J’ai dû le ranimer.

Il fixe le sol, son dos s’arrondit.

  • Et tous ces suicides. On dirait qu’à Noël, vous vous donnez le mot pour disparaître. Je cours chez l’un, chez l’autre, je hante les ponts, les cours d’eau… Je ne sais plus où donner de la tête, j’arrive souvent trop tard. Le Grand Patron dit que ce n’est pas à moi de faire ça, que je me prends pour un autre… pour Lui, en fait.

Silence morose.

  • En ce moment, c’est pas la joie. Il arrête pas de bougonner, Il dit que vous n’apprenez pas de vos erreurs, que vous saccagez la Terre, que vous brûlez, polluez, inondez, tu sais comme il est pointilleux sur la question de l’environnement.
  • Il peut bien parler, lui, Il a inondé la Terre pendant quarante jours! Harvey, Irma, c’est de la petite bière à côté du Déluge!
  • Faut le comprendre, vous copiez ses méthodes, il est un peu jaloux.

Il secoue lentement la tête, sa queue de cheval oscille de gauche à droite.

  • Et puis c’est tellement ennuyeux en haut. Avec toutes vos guerres, vos massacres, avec tous ces morts que vous nous envoyez chaque jour par centaines, il faut occuper tout ce beau monde. Comment, tu penses? On chante, on prie, on fait des défilés, des processions, c’est mortel!

Il inspire à fond, ses ailes s’agitent, ça fait un drôle de bruit. Je dis:

  • Tout le monde aimerait avoir des ailes.
  • Pas moi. C’est trop lourd, trop compliqué. Je ne veux plus être un ange!

Il enfouit son visage dans ses mains.

  • On est trop haut, trop loin, trop seuls. Vous nous avez complètement abandonnés. Quand, par bonheur, vous levez les yeux au ciel, c’est par exaspération. Je veux rester ici, Bertrand.
  • ICI?
  • Pas chez toi, ici-bas, sur terre. Je veux vivre.
  • Vivre et souffrir? Tu ne souffrais pas avant.
  • Qu’est-ce que tu en sais?

Nous restons un moment silencieux. Ange se redresse, fixe un point très loin au-dessus de ma tête.

  • Je veux voir naître et mourir. Je veux qu’il y ait des saisons, de la chaleur et du froid, des jours, des nuits, je veux qu’il y ait un début et une fin.
  • Pourquoi?
  • Parce que c’est la seule façon d’exister.
  • C’est l’enfer ici, tu le dis toi-même.

Un sourire fleurit sur ses lèvres.

  • Mais chaque matin le jour se lève, chaque matin l’histoire recommence. Chaque matin, vous vous réveillez, vous respirez des parfums, des odeurs, vous riez, vous pleurez, vous aimez, vous vieillissez, vous tombez et vous vous relevez… D’en haut, vous êtes tellement beaux!

Il fait presque noir, à présent. Nous sommes à quelques heures de Noël, ce moment magique, hors du temps, où tout peut arriver. Soudain, Ange plante ses yeux dans les miens.

  • Cet enfant dans la crèche…
  • C’est juste une histoire, Ange.
  • Mais c’est une belle histoire. Un enfant naît et l’univers est chamboulé.

Son visage s’illumine.

  • Je pourrais prendre sa place.
  • Es-tu fou? C’est le fils du Grand Patron!
  • Et alors? C’est cette nuit ou jamais. Si je veux être parmi vous, je dois tout reprendre depuis le début, je dois naître.
  • Choisis un autre enfant alors, pas le Fils de Dieu!
  • Pourquoi pas?

J’avale de travers.

  • Tu sais ce qui t’attend?
  • Tes amis vont t’abandonner…
  • Pas tous.
  • Pierre et Judas vont te trahir…
  • Mais il y aura André, Matthieu, Jean et tous les autres. Il y aura Marie aussi.
  • Tu vas mourir à trente ans, sur une croix.
  • Mais avant j’aurai marché sur les eaux, calmé des tempêtes, nourri ceux qui ont faim, soulagé ceux qui souffrent… Des aveugles vont voir, des sourds vont entendre…

Silence. Une éternité s’écoule.

  • Mais tu vas ressusciter?

Il hausse les épaules, grimace de douleur.

  • Sans doute pas. Dieu et moi on s’est brouillés. Je suis un ange déchu.

La nuit est tombée. Je n’aperçois que la haute silhouette d’Ange et ses ailes qui se déploient lentement. Mon cœur se serre.

  • Ça y est, alors? Tu ne reviendras pas? Je ne te verrai plus?

L’instant d’après, je suis seul.

~

En entrant à l’église, je vais directement à la crèche. Une crèche vivante. Pas de bœuf ni d’âne, mais une jeune femme, un barbu et, entre eux, un petit enfant allongé sur la paille sourit aux anges. Son visage est très doux, il a de grandes mains, de grands pieds.

[i] Hélène Vachon est une écrivaine résidant à Sainte-Pétronille. Nous lui avions consacré un article dans notre édition de décembre 2014.


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Cet article a été écrit par un collaborateur. Autour de l'île tient à remercier tout ceux et celles qui contribuent par leur écrits au dynamisme du journal et de son site Internet.

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