Préoccupés par l’avenir de nos enfants? Pas certain!

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On le dit, on l’observe. Être parent réveille ce réflexe de protection qui transforme parfois le plus paisible individu en querelleur toutes griffes sorties si le moindre quidam s’en prend, ne serait-ce qu’à un cheveu, de sa progéniture? Aussi, entend-on souvent dans le discours public s’exprimer cette préoccupation de ne pas compromettre la capacité des générations futures de répondre à leurs besoins. Sont-ce là des indications de la grande compassion des humains envers les enfants d’aujourd’hui et de demain et de leur ferme résolution à de grands sacrifices pour assurer leur avenir?

Rien n’est moins sûr. D’abord parce qu’il semblerait que cette forte préoccupation à protéger les enfants ne dépasserait pas le cercle étroit des nôtres. Ensuite, que la volonté d’assurer un meilleur environnement aux générations futures cèderait comme un barrage trop rempli face à la déferlante de la consommation. Une réaction à un article récent du Devoir illustre bien cette attitude de plusieurs à ne pas vouloir remettre en question leurs comportements «Mais personne ne me privera de mon steak par semaine! Personne ne me privera de faire des enfants selon mes moyens.» Mais à quoi réagissait au juste ce lecteur en qualifiant les 1 500 scientifiques lanceurs d’alerte de «grands prêtres d’un passé de grande noirceur?» À ce reportage d’Alexandre Shields, intitulé «L’humanité court à sa perte, préviennent 15 000 scientifiques à travers le monde[i]» qui affirmait que le péril auquel fait face l’humanité ne cesse de grandir.

Le cri d’alerte des 1 500 scientifiques

Les auteurs du cri d’alerte paru dans la revue Bioscience du 13 novembre 2017[ii] rappellent la mise en garde d’il y a 25 ans de l’Union of Concerned Scientists et de nombreux lauréats de prix Nobel qui affirmaient alors d’une même voix que «les êtres humains se trouvaient sur une trajectoire de collision avec le monde naturel [et]qu’il fallait procéder d’urgence à des changements fondamentaux afin d’éviter les conséquences qu’aurait fatalement la poursuite de notre comportement actuel». Depuis, nous rappellent les scientifiques d’aujourd’hui dans une seconde mise en garde, hormis la stabilisation de la couche d’ozone, «l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés. Particulièrement troublante est la trajectoire actuelle d’un changement climatique potentiellement catastrophique, dû à l’augmentation du volume de GES dégagés par le brûlage de combustibles fossiles, la déforestation et la production agricole, notamment les émissions dégagées par l’élevage des ruminants de boucherie. Nous avons en outre déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement ou, en tout cas, se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle». Conséquemment, lesdits scientifiques appellent à une mobilisation citoyenne en affirmant que «les responsables politiques étant sensibles aux pressions, les scientifiques, les personnalités médiatiques et les citoyens ordinaires doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils prennent des mesures immédiates, car il s’agit là d’un impératif moral vis-à-vis des générations actuelles et futures des êtres humains et des autres formes de vie. Grâce à un raz-de-marée d’initiatives organisées à la base, il est possible de vaincre n’importe quelle opposition, aussi acharnée soit-elle, et d’obliger les dirigeants politiques à agir. Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvèlement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation […] de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources.

À moins que nous n’accordions aucune crédibilité à ces scientifiques, comme ce lecteur que nous avons cité précédemment, il y a de quoi faire réfléchir. Ce n’est pas un hasard non plus si une large communauté de chercheurs s’inquiète de la situation actuelle de dégradation générale de notre maison commune; à preuve, ce rapport de la Commission Lancet sur la pollution et la santé[iii], publié lui aussi tout récemment, qui amorce son propos en faisant le constat suivant: «La pollution constitue actuellement la plus grande menace environnementale pour ce qui est des maladies et des décès prématurés dans le monde. En 2015, les maladies causées par la pollution ont entraîné quelque neuf millions de décès prématurés, soit 16% de tous les décès dans le monde, trois fois plus que les décès causés par le sida, la tuberculose et le paludisme combinés et quinze fois plus que toutes les guerres et autres formes de violence. Dans les pays les plus gravement touchés, les maladies liées à la pollution causent plus d’un décès sur quatre. La pollution tue, dans un nombre disproportionné, les pauvres et les groupes vulnérables.»

Ou bien on s’attèle à rompre avec nos modes de vie actuels ou bien on tente désespérément d’échapper à l’angoisse d’une déliquescence planétaire en cédant au mythe du surhumain désincarné et amélioré par une technologie qui lui permettra aussi d’aller s’établir sur mars quand notre maison commune ne sera plus vivable. À moins que ces appels de plusieurs milliers de scientifiques ne soient finalement que le résultat d’une conspiration sans précédent ourdie par ceux-là mêmes qui vivent de la culpabilisation des citoyens!

Pour nos enfants, on en reparlera!

Quelques infos supplémentaires

«Les plus récentes données fédérales […] indiquent que le secteur pétrolier et gazier compte pour 26% des émissions de GES du pays. Il devance donc les transports, qui se situent à 24%. Qui plus est, depuis 1990, les émissions de l’exploitation de pétrole et de gaz ont augmenté de 76%. Les émissions de GES provenant de l’extraction des sables bitumineux ont quant à elles plus que quadruplé.» – Alexandre Shields, Pas question de fermer le secteur pétrolier affirme Catherine McKenna, Le Devoir, 14 novembre 2017.

«Alors que des représentants de quelque 180 pays discutent cette semaine, à Bonn, [dans le cadre de la 23e Conférence internationale sur le climat]des solutions à apporter à la crise climatique et que 15 000 scientifiques d’à travers le monde ont profité de l’occasion pour lancer un avertissement urgent que l’humanité court à sa perte, les banques, et même Desjardins, continuent de financer le pétrole le plus sale au monde — les sables bitumineux en Alberta». – GHISLAIN PICARD, Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador et SERGE SIMON Grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake, Obstacle à une vraie victoire pour le climat / Les banques et Desjardins continuent de financer les sables bitumineux en Alberta, Le Devoir, 16 novembre 2017.

« En 2016, un montant estimé à 825 milliards de dollars a été investi dans les énergies fossiles et les secteurs générant des émissions élevées [de gaz à effet de serre]», de déclarer M. Guterres, secrétaire général de l’ONU, lors de la 23e conférence sur le climat, à Bonn. «Le changement climatique est la menace déterminante de notre temps», a-t-il également ajouté – Cité par Dominique Schroeder et Catherine Hours, Il faut cesser d’investir dans les énergies fossiles, martèle l’ONU, dans Le Devoir du 16 novembre 2017.

 

[i] Le Devoir, 14 novembre 2017.

[ii] BioScience, bix125, https://doi.org/10.1093/biosci/bix125, 13 novembre 2017.

[iii] The Lancet est une revue médicale britannique. On peut retrouver le rapport publié en ligne le 9 octobre 2017 à l’adresse: http://dx.doi.org/10.1016/S0140-6736(17)32345-0


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