La croix du chemin Lafleur

Photo Jacqueline Guimont

Je ne sais pas si vous faites comme moi, mais chaque année, au printemps et à l’automne, je fais le tour de l’île d’Orléans en m’arrêtant, flânant ici et là. Cette année j’ai fait escale dans la municipalité de Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans, plus précisément sur le chemin Lafleur. À la fin de cette petite route tranquille, j’ai découvert une croix de chemin en bois, peinte en blanc, dont la hampe et la traverse étaient plus que défraîchies.

À l’automne, quelle ne fut pas ma surprise d’apercevoir cette même croix de chemin bien droite, immaculée, ayant à son faîte une croix noire. Au bas de la hampe, une niche abritant la statue de la Vierge, surmontée d’un lanternon et se terminant par une petite croix noire. À la jonction de la traverse, de chaque côté de la croix, sont cloués quelques instruments de la Passion: échelles posées en diagonale et couronnes d’épines en fer ornemental, le tout peint en noir. Une clôture entoure l’enclos où l’on dépose une gerbe de fleurs.

Qui a bien pu entretenir cette croix et pourquoi? Curieuse, je m’informe et quelques jours plus tard je rencontre le propriétaire de cette croix, M. Marc LaBrosse, architecte. «Le plaisir du travail du bois me vient de mon grand-père et de mon arrière-grand-père Paradis, tous deux charpentiers et de surcroît originaires de l’île d’Orléans. Je suis fier de dire qu’une bonne partie de mes origines sont ancrées dans l’île.» D’abord, j’apprends que cette croix de chemin se nomme la croix du chemin Lafleur et qu’elle a été en nomination pour le Prix de l’Île. Ce prix reconnaît les interventions exceptionnelles effectuées par les citoyens sur leur propriété. C’est en 2009 que M. LaBrosse a acheté la maison et le terrain de sa tante, Mme Marcelle Paradis. LaBrosse m’explique les principales raisons pour lesquelles il a rénové la croix. «C’est par respect pour ma vieille tante et pour les gens qui viennent réciter le chapelet.» Sapristi! Je découvre que pendant un peu plus d’un demi-siècle, la tradition de prier face à cette croix de chemin n’a jamais cessé; et encore de nos jours, tous les jeudis du mois de mai, y est célébré le mois de Marie. Plus précisément, c’est entre 19 et 20 heures qu’on y récite l’Ave Maria, sans toutefois chanter. Certains d’entre vous se souviendront que les dévotions à la Vierge, au mois de mai, étaient accompagnées de ce chant religieux (je vous entends chanter): «C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau…» Maintenant que vous connaissez les dates et les heures, pourquoi ne pas venir rejoindre le groupe pour la récitation du chapelet. L’histoire de la croix du chemin Lafleur relie les patrimoines matériel et immatériel, toujours bien vivants.

C’est à travers les écrits de Mme Marcelle Paradis que l’on peut connaître l’histoire de cette croix de chemin. À l’automne 1956, lors des travaux de dynamitage pour le redressement du chemin Royal, cette croix a été très endommagée. «La croix de chemin devait quand même survivre grâce au remarquable travail d’Adrien (à François) Blouin, dont les talents de menuisier et la patience reconnue ont donné comme résultat la croix actuelle possiblement terminée vers 1959-60. M. Jean-René Côté s’était chargé du fer ornemental.» Pendant de nombreuses années, Mme Rolande Blouin ainsi que plusieurs bénévoles ont entretenu la croix participant, comme l’écrit Mme Marcelle Paradis, «à la conservation de ce souvenir du patrimoine». En 1986, cette dernière acheta la pointe de terrain mise en vente par le ministère des Transports, devenant ainsi propriétaire de la croix du chemin Lafleur: «Mon mari et moi tenons à sa préservation et à la continuation de la tradition du mois de Marie», écrivait-elle.

En 2009, on a répertorié 22 croix de chemin autour de l’île d’Orléans.[1] Quand et pourquoi érigeait-on des croix de chemin? La recrudescence de ces croix de chemin a eu lieu surtout à la fin de la guerre de 1914-1918: c’était une façon de remercier la Providence pour la protection d’un des leurs. Témoin de notre passé, chaque croix de chemin nous raconte une histoire. On érigeait les croix de chemin par dévotion, protection et commémoration. Elles servaient à prier lorsqu’on était éloigné du temple paroissial ou encore pouvait identifier l’emplacement d’une future église. Construites en bois ou en fer, ces sentinelles servaient à remercier le ciel d’un souhait exaucé ou conjurer un mauvais sort (inondations, sécheresses, invasions) en agissant à titre de prévention assurant la protection divine. Il fut un temps, pas si lointain, où les habitants qui passaient devant une croix de chemin levaient leur chapeau ou posaient un geste de révérence.

1«Inventaire des croix de chemin de l’île d’Orléans», sur le site Répertoire du patrimoine culturel du Québec http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca

 

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One Comment

  • Bravo pour ce merveilleux article bien documenté et bien présenté.

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