Un samedi soir à Sainte-Pétronille – Microrafale: comme un coup de hache…

Ce soir du 11 juillet, nous prenions le souper dans la véranda, le regard tourné vers le fleuve. D’épais nuages voyageaient vite, assombrissant le paysage d’une façon inquiétante.

La pluie était abondante. À un certain moment, un épais rideau blanc nous cachait Québec et courait vers la pointe de l’île. Rapidement, les gouttes de pluie sont devenues des billes de grêle qui crépitaient dans les fenêtres avec fracas. On ne pouvait plus rien voir au-delà de la galerie.

Nous avons perdu l’électricité. Le vent soufflait fort et frappait dur.

À 20 h 12, les meubles de la galerie ont commencé à se promener, puis à s’entrechoquer. Soudain, un solide coup à notre droite nous fit sursauter. Le couvercle de la boîte à bois s’était levé, ses pentures arrachées. Je tentai de sortir pour voir ce qui s’était passé. Pas moyen, ça giclait trop rudement: grêle et eau, comme si la chute Montmorency s’était invitée. Une lourde branche d’arbre avait arraché la rambarde tandis qu’une autre avait écrasé la rampe de l’escalier. Tout était souillé de feuilles et de boue.

Rien à faire. Ne restait plus qu’à attendre la fin de ce tumulte. Mais nous n’avions plus l’humeur à la bouffe.

Le calme est revenu rapidement. Deux ou trois minutes peut-être. En jetant un regard par une fenêtre du côté nord, vers le bosquet, nous avons vu que le panache d’un saule énorme avait disparu. C’était inquiétant. Nous sommes sortis constater les dégâts. Déjà, des voisins étaient dans la rue, faisant entendre des exclamations d’étonnement.

En m’approchant, je constatai vite qu’un de nos arbres, un autre géant, un peuplier (faux-tremble) celui-là, s’était écrasé dans la rue qu’il bloquait entièrement, des fils électriques le traversant, jonchant le sol çà et là, tandis que des branches bouchaient les entrées de cour de deux voisins. Leurs arbres avaient perdu des branches.

Le peuplier n’était pas cassé, il avait été dessouché, arraché. Le saule, lui, avait le tronc encore dressé sur plus d’une vingtaine de pieds, mais ses branches, toutes cassées, pointaient vers le sol… et il ne s’agit pas d’un pleureur. Son voisin, un saule aussi, à quelque 15 pieds du fleuve, avait perdu beaucoup de branches, toutes tombées, laissant par endroits d’importantes cavités. Il avait gardé sa tête, mais représentait une menace sérieuse. Il faudrait l’abattre, de même qu’un frêne et un faux-tremble restés debout, près de la rue du Quai.

Avant ce gigantesque coup de hache, ces arbres très hauts étaient protégés du vent les uns par les autres. Ce n’était plus le cas. Les géants qui restaient debout représentaient maintenant une menace, d’autant plus qu’ils avaient manifestement été affectés par cette rafale.

À voir les lieux, rien n’aurait pu être plus décourageant. C’était la désolation. Combien de temps et d’argent faudrait-il investir pour nettoyer la place?

Mais les dégâts n’étaient pas que chez nous. Notre voisin immédiat, côté sud, a aussi perdu des arbres. Vers le nord, dans le village, une maison identifiée aux petits Simard a subi d’importantes avaries, à tout le moins à la toiture et à la galerie avant. Sur la trajectoire du vent forcené, d’autres arbres s’étaient écroulés. Comme sur la rue Gagnon, à l’intersection de la rue Laflamme, près du fleuve, où deux ou trois arbres, l’un plus que centenaire, ont fermé la voie publique durant quelques jours.

Et que dire de l’auberge La Goéliche, plus loin, sur le quai. Sans électricité, les serveurs n’avaient pu facturer les clients de la salle à manger: tout est informatisé maintenant. Et les clients qui voulaient quitter ne pouvaient le faire, en raison de l’arbre qui obstruait la rue. Ceux qui voulaient s’y rendre ne le pouvaient non plus. Le courant n’allait pas être rétabli avant la fin du jour, le lendemain. Plusieurs réservations ont été annulées.

La Sûreté du Québec s’est amenée, suivie d’une équipe d’Hydro-Québec dont les techniciens venaient d’ici et là, l’un de Granby, un autre de Sorel, un troisième de Trois-Rivières et ainsi de suite. On s’est empressé de retirer le courant des fils, des émondeurs venus de la Beauce entreprenaient de dégager la rue de l’arbre et des branches qui l’obstruaient.

Les innombrables branches amassées s’entassaient du trottoir jusqu’à la moitié de la rue, des lampadaires étaient tombés et mis à l’écart. Le spectacle était sinistre. Nous étions sans voix et n’avions de cesse de regarder vers la cime des arbres restés debout.

Dans la cour de notre propriété, des branches s’amoncelaient partout. Le lendemain, il a fallu écarter toutes celles qui obstruaient le passage de nos voitures vers la sortie. Nous ne pouvions rien faire d’autre. Le reste des travaux allait exiger de lourds équipements spécialisés.

 

À l’arrière, entre le fleuve et la maison, il y avait des branches partout, de même que sur le court de tennis, que nous avons mis deux journées entières à nettoyer. D’autres ramifications d’arbres dans le potager, détruisant quelques plants dont quatre de tomates.

La gouttière arrière était entièrement à refaire, écrasée par une lourde branche que nous avons retrouvée à une trentaine de pieds de la maison.

À l’intérieur, on s’éclairait comme autrefois: chandelles et lampes à huile. Écrasés de fatigue et le cœur lourd, nous avons peu dormi. Le lendemain, la propriété avait l’air d’un immense dépotoir. Il était plus attristant encore de voir les ravages à la clarté du jour.

Un long chantier

C’était dimanche, le courant électrique n’allait pas être rétabli avant la fin du jour, suivi quelques heures plus tard des services de Vidéotron et ensuite de Bell. Entre-temps, ici et là, on entendait la musique agressive des génératrices. Il fallait à tout prix sauver le contenu des congélateurs et assurer un service d’eau.

Quand nous avons pu accéder à Internet, nous avons appris sur le site de Météo Media, que nous avions été victimes d’une microrafale qui a sévi sur un corridor de 50 m de longueur par 60 m de largeur. La rafale a atteint les 120 km/h, y précisait-on.

Maintenant, il nous fallait en premier lieu contacter notre assureur, qui a d’abord tenté de régler les choses au téléphone. Mais nous avons insisté pour qu’il voie les lieux: la nature déchaînée avait causé de tels ravages qu’il valait mieux en faire un constat visuel. L’œil est plus impressionné que la lentille d’un appareil-photo.

Dès le lundi, une équipe spécialisée dans l’entretien et l’émondage d’arbres s’est amenée avec de l’équipement lourd: deux nacelles, deux camions de dix roues, deux déchiqueteuses. Nous allions subir un concert de scies à chaîne et de déchiqueteuses durant quatre jours.

Puis il a fallu embaucher des ouvriers pour nettoyer les lieux, pour améliorer le coup d’œil si possible, mais aussi pour permettre à la relève des arbres disparus de se dresser.

Ensuite, un entrepreneur s’est vu confier la réparation des dommages causés à la maison. Quant à nous, nous avons travaillé sur le terrain durant 18 jours, ne nous arrêtant qu’à la faveur de fortes pluies. Nous sommes sortis de cette attaque météorologique plutôt épuisés.

Sortis, dis-je? Pas tout à fait…

De tels moments causent un choc, un certain traumatisme qui, même léger, entraîne des séquelles. Celles-ci finissent par s’en aller, mais durent tout de même assez longtemps. Sans compter qu’il nous faudra mettre la main dans notre poche….

Durant les jours qui ont suivi, nous suivions les bulletins de météo régulièrement, craignant la répétition d’une tourmente semblable. Quand le ciel devenait lourd, puis presque noir, à l’horizon, nous ressentions une inquiétude assez profonde. Quand les vents soufflaient avec une certaine force, nos regards s’élevaient automatiquement vers la cime des arbres. Comment résistaient-ils?

Quelques jours plus tard, encore, nous commencions à trouver que d’autres arbres penchaient du côté sud, comme s’ils avaient été affectés, ce 11 juillet, par la microrafale venue du nord. Nous craignions de devoir les faire tomber eux aussi. Puis, consultant des photos de la propriété prises en hiver, nous avons constaté qu’ils avaient la même allure qu’auparavant. Donc, qu’ils n’avaient pas été endommagés, en tout cas en apparence. Ces réflexes ou réactions font partie des séquelles.

Ce moment épouvantable, dont le seul côté positif est qu’il n’y a eu ni morts ni blessés – la chute des géants aurait pu être fatale à quelqu’un – n’est pas sans rappeler la catastrophe incomparable d’un autre 11, celle du 11 septembre 2001, à New York, quand des terroristes ont embouti des avions de ligne dans les tours du World Trade Center, à New York. Non pas qu’il s’agisse d’événements comparables. Loin de là.

Mais je me souviens, à l’époque, alors que je travaillais à Montréal, m’être éveillé le matin en allumant le téléviseur pour prendre les nouvelles. J’avais été subitement saisi par un premier avion fonçant vers une des tours. Je n’avais pas encore mis le volume. Je croyais assister à un film. «Quel montage extraordinaire!», m’étais-je dit. Puis, un deuxième appareil. «C’est extraordinaire!» En actionnant le son, je me rendis compte que tout cela était réel. C’était en direct, mais aux informations. Puis, on apprenait que les vols allaient être interrompus un temps au-dessus du centre des villes.

Après le 11 septembre, on a cessé d’entendre des avions dans le ciel. Il n’y en a plus eu pour un temps. Puis, quand cela a recommencé, quand je marchais dans le centre-ville de Montréal, entre les gratte-ciel, et que j’entendais un avion voler, je ne pouvais m’empêcher de lever les yeux vers l’appareil, puis vers les tours qui se dressaient sous lui. Cela allait être ainsi durant une bonne année, sinon deux. Et il était facile d’observer que d’autres réagissaient ainsi.

Depuis le 11 juillet, chaque fois que le temps se gâte ou qu’un vent le moindrement consistant se lève, je ne peux m’empêcher de regarder la cime des arbres pour voir comment ils réagissent. J’ose espérer que ce réflexe se calmera plus tôt que celui développé à la suite du fameux 11 septembre.

Quand on m’a demandé de rédiger cet article, on m’a invité à décrire ce que nous avions vécu, comment on se sent lorsqu’on est sinistré. Je me suis limité à cela et m’en suis tenu à ce que nous avons vécu au 11, rue du Quai. Je sais bien que d’autres ont subi des ravages, mais plus d’un mois après l’événement, il n’y a plus lieu d’en faire une nouvelle…

Cependant, il est utile de rappeler ce dont nous a informé un citoyen bien enraciné à Sainte-Pétronille, Marc-André Beaulé, à savoir que cette rude tourmente a un précédent: vers 1905, une microrafale ravageait une première fois le chemin du Quai, comme en témoigne une photo prise alors par un photographe amateur et estivant de Sainte-Pétronille, Frederick Christian Würtele. M. Beaulé, un passionné de l’histoire de l’île, a trouvé cette photo sur le site du Musée des beaux-arts du Canada.

Cette photo a vraisemblablement été prise avec un appareil daguerréotype, l’ancêtre de l’appareil photo. Les arbres tombés qu’elle montre s’allongeaient du côté est de la rue du Quai vers l’hôtel qui avait nom le Château Bel-Air.

Gilles Normand

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