Chronique littéraire

Marie-Hélène Therrien

Ce virus qui rend fou

De Bernard-Henri Lévy, publié aux éditions Grasset, c’est un excellent essai, sinon le meilleur, à avoir été écrit sur la situation hors de l’ordinaire dans laquelle nous avons été projetés en mars dernier. Bien que l’auteur vive en France, son analyse fine du confinement planétaire qui s’est produit permet de bien comprendre plusieurs aspects de ce que le philosophe émérite nomme : Première Peur mondiale.

Je consacrerai ma chronique entière à cet essai qui est un incontournable à mon avis. D’entrée de jeu, Bernard-Henri Lévy affirme avoir été sidéré. Non pas par la pandémie, car, avec la grippe espagnole ou, plus récemment, celle de Hong Kong en 1968, cette sorte de désastre a toujours existé. Mais par la façon très étrange, souligne-t-il, dont la société a réagi au virus.

La première chose qui a frappé Lévy, c’est la montée du pouvoir médical. « Jamais l’on n’avait vu, comme en Europe, des chefs d’État, s’entourer, avant de parler, d’un ou plusieurs Conseils scientifiques. » (…) « Mais de là à leur donner les pleins pouvoirs, il y avait un pas que l’on ne pouvait franchir qu’au prix de plusieurs malentendus. » Il aborde les divergences d’opinions sur tous les aspects sanitaires, notamment celle sur la chloroquine, avec le professeur Didier Raoult. La question de l’hygiénisme l’a également frappé. Non pas l’hygiène qui est, selon l’auteur, une bonne chose, mais la « doctrine hygiéniste (en gros : quand la santé devient une obsession; quand tous les problèmes sociaux et politiques sont réduits à des infections qu’il faut traiter, bref, quand la volonté de guérir devient le paradigme de l’action politique). »

Bernard-Henri Lévy a également trouvé pénibles à entendre les propos, dans les journaux, les conversations entre amis, les réseaux sociaux, de ceux qui s’émerveillaient de voir que le virus n’avait pas que du mauvais, comme s’il avait eu une vertu cachée. Pour certains, il s’agissait des appels au changement de cap puisque le monde allait « droit dans le mur ». Pour d’autres, c’était l’idée que le virus nous parlait, « faisant apparaître (…) les désordres et injustices de ce fameux « monde d’avant » que chacun s’accordait, soudain, à trouver absolument détestables. »

Comme tout le monde, Bernard-Henri Lévy s’est plié aux règles et gestes barrières, mais non sans réfléchir aux conséquences qu’ils impliquaient : « dans ce mot même, geste barrière, dans cette distanciation sociale que l’on prêchait, dans ces zones de sécurité que l’on nous priait de créer autour de nous et dans ce port du masque en train de se généraliser et de changer l’allure de nos villes, n’y avait-il pas quelque chose de radicalement contraire à cette éthique du visage et à l’éthique tout court ? » Citant Pascal, Descartes et réfléchissant au confinement, Lévy écrit : « On n’est rien quand on est seul, qu’on y pense le plus souvent à rien et que l’enfer ce n’est pas les autres, mais c’est moi. »

Lévy s’est ensuite interrogé sur le recul des libertés avec les projets de traçage numérique présentés, dans tout l’Occident, « comme le moyen le plus sûr de vivre un déconfinement heureux. » Nul, selon lui, ne peut ignorer le mauvais usage qu’on peut faire d’un stock de données. Les cas de délation sont également pour lui un recul significatif de la vie en société. « Une vie où l’on acceptait, avec enthousiasme ou résignation, le passage de l’État providence à l’État de surveillance. » Ce virus qui rend fou invite à réfléchir. Pour Bernard-Henri Lévy, une chose est à redouter : que les confits du confinement, drogués au virtuel et aux écrans, prennent goût au repli sur soi et disent, pour longtemps, adieu au monde.

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