Louise V. Labrecque
professeurmadamelouise@gmail.com
Dans le beau cimetière marin de Saint-Jean, il y a un arbrisseau un peu chétif, poussant tant bien que mal auprès de la pierre tombale d’un personnage illustre, mais qui est laissée à l’abandon, car tout le monde ignore, de nos jours, son importance.
Cet arbre prouve qu’une seule parcelle de vie est capable de miracle. C’est dans cet esprit que j’écris ce papier, car la pierre tombale d’Hubert LaRue et celle de ses enfants, Hubert fils et Alphonsine, sont laissées dans un état déplorable, ce qui est pour le moins choquant. Le lettrage de celle d’Hubert père est presque entièrement effacé, lui qui fut pourtant un éveilleur culturel de notre nation. Celle de ses deux chers enfants, elle aussi, est en piteux état, cassée en deux morceaux. Difficile de comprendre, cette négligence et cet oubli d’un compatriote ayant fait autant pour la renommée de l’île et pour l’éveil intellectuel du Québec entier. Par ses talents d’abord, puis par son œuvre. En effet, Hubert LaRue avait à cœur son terroir, sa robuste sève nationale et il possédait des ambitions patriotiques débordantes. Toute sa vie fut orientée à stimuler ses compatriotes afin qu’ils soient le plus heureux peuple de la terre.
Particulièrement en ce qui concerne l’île d’Orléans, ses écrits font appel à notre mémoire collective, car Hubert LaRue a produit un récit, vibrant hommage à l’île, publié pour la première fois en 1861 dans la revue littéraire Les Soirées canadiennes : Voyage autour de l’île d’Orléans, véritable trésor oublié de notre littérature nationale qui relate d’une plume captivante l’histoire et les légendes de l’île.
Ainsi, Hubert LaRue nous amène à méditer sur l’histoire de notre passé, comme l’a si bien rappelé son ami, l’écrivain Faucher de Saint-Maurice, car c’est ainsi, disait-il, que « nous apprenons le respect, l’attachement dû à notre religion, à notre langue, à nos lois. » Pour en arriver à ces buts multiples, tout fut bon à LaRue : conférences, livres, brochures, inventions utiles, articles de journaux, causeries.
Hubert LaRue fut écrivain, professeur et médecin. Né au manoir Mauvide-Genest, à Saint-Jean-de-l’île d’Orléans, le 24 mars 1833, il porta toute sa vie en lui son coin de pays natal. Et cette vie, il la communiquait, il savait la faire goûter. Homme de lettres et d’idées, ses œuvres méritent également d’être connues, lues et méditées. Comment oublier qu’il participa, entre autres, à la fondation de l’École patriotique de Québec, un courant littéraire ancré au fond de notre âme nationale, contribuant ainsi à la renaissance littéraire du peuple héritier de la Nouvelle-France.
Homme de foi, cette juste expression se retrouve chez LaRue, humble, touchante, indice certain que dans son âme la souffrance, surtout celle de la perte de ses enfants, avait marqué sa profession de médecin. De la douleur croyante, de ce champ de la mort où reposaient les chers débris de son cœur, jamais plus il ne réussit à se distraire.
Un soir de pleine lune, il entraîna vers la pierre tombale de ses enfants, Hubert et Alphonsine, son ami Faucher de Saint-Maurice et s’y agenouilla en pleurant plus d’une heure, sanglotant comme un enfant. C’est à ce lieu qu’il songeait lorsqu’il répétait souvent : « La maison natale : l’église; le cimetière, c’est la patrie. » Cette scène, si bien décrite par Faucher de Saint-Maurice, mériterait un panneau d’interprétation près des tombes d’Hubert LaRue et de ses chers enfants, tous morts prématurément : « Toujours, il avait un mot d’esprit bien personnel qui en faisait un écrivain tellement original et à l’esprit si vif et pétillant. Oui, la perte de ses enfants fut sans aucun doute la plus grande douleur de sa vie. Dès lors, la pensée du savant se tourna vers les mystères de la tombe. Il ne souriait plus. »
Au milieu de ces départs, raconte encore Faucher de Saint-Maurice, il ne faut pas s’étonner que le père s’en fût retrouver bien vite ses petits; huit jours de maladie suffirent. Et maintenant, dans le vieux cimetière de Saint-Jean-de-l’Île d’Orléans, au bord du Saint-Laurent qu’il aimait tant, il repose aux pieds de son père avec ses enfants, « au bruit de ce mugissement vague, sourd, indéfinissable dans sa grandiose splendeur, qui s’élève du grand fleuve. » Un arbrisseau est là, et se souvient donc, près de la pierre cassée en deux des enfants LaRue; mais nous, nous en souviendrons-nous assez pour nous décider à faire restaurer ces témoins de l’une des plus belles pages, des plus poignants et sincères témoins de notre littérature nationale ?


