André Biéler: un artiste amoureux de l’île un peu oublié

Marie Blouin

marieb0708@outlook.com

Il a dit, vers la fin de sa vie, dans les années 1980 : « L’île d’Orléans a indéniablement été le premier endroit au Canada où j’ai trouvé l’environnement parfait pour me donner l’élan de commencer à peindre. » Il s’agit de l’artiste-peintre André Biéler, connu des amateurs d’art et de ceux qui ont eu la chance de visiter une rétrospective de ses œuvres au Musée National des Beaux-Arts, en 2003. Avec un peu de chance, les gens qui habitent sur la rue nommée en son honneur à Sainte-Famille en ont peut-être déjà entendu parler. Qui sait ? André Biéler, un grand artiste qui a eu l’île tatouée sur le cœur jusqu’à la fin de sa vie est né à Lausanne, en Suisse, le 8 octobre 1896. Rien ne le prédestinait, au départ, à devenir artiste-peintre même si, très jeune, il aimait dessiner et remportait des premiers prix à l’école. Sa famille déménage à Montréal alors qu’il a 14 ans. À l’image de ses frères, il s’engage comme soldat dans les Forces armées canadiennes lors de la Première Guerre mondiale de 1914-1918. Blessé pendant la guerre, sa convalescence lui donne envie de peindre. En 1920, il est poussé par sa mère, Blanche, qui croit déjà en son talent. Son oncle Ernest, lui-même artiste-peintre, l’encourage en lui donnant des cours. Vite, André Biéler développe une grande passion non seulement pour la peinture, mais pour la sculpture également. En s’exprimant avec l’art, il oublie sa souffrance, un problème respiratoire hérité de son passé comme soldat.

Esprit curieux, il peint des tableaux lumineux aux couleurs riches qui expriment un sentiment, une sensation, une émotion, la relation que l’artiste vit avec les gens. Pour lui, l’art, c’est communiquer. Il se range du côté du « modernisme ». Il suffit de voir ses œuvres sur internet pour comprendre. André Biéler, un artiste heureux, célèbre dans ses tableaux sa joie de vivre même si, en vieillissant, ses doigts deviennent usés par l’arthrite.

Un lieu inspirant à l’île d’Orléans

Après des études dans des écoles modernistes aux États-Unis et en Europe, Biéler se découvre un penchant à peindre la vie des habitants. C’est ce qui l’amène à Sainte-Famille, en 1927. Il y reste trois ans. Il choisit l’île pour plusieurs raisons : son isolement, avant la construction du pont en 1935, les traditions de ses habitants qui sont bien implantées, la vie, qui est moins chère, et le climat favorable pour sa santé. C’est ce qu’il recherche. Tout l’enchante ! Rapidement, il se fait des amis. L’artiste est sympathique. Son regard vif et intelligent plaît aux insulaires qui l’intègrent rapidement dans leur milieu. Biéler les invite chez lui, dans sa maison louée, au village, comme madame Asselin, qui passe une partie de sa journée à tisser des tapis; il l’immortalise dans un tableau, en 1927. Il visite ses voisins, les gens de la place, le curé, même s’il a perdu la foi après la guerre. Il devient très proche de la famille Jos Prémont, le boucher.

Tout l’inspire à l’île. Il peint des églises dans différentes paroisses, des fermiers, comme dans le tableau Le moissonneur (1927) et la gravure sur bois intitulée Monsieur Bouchard (1928). Les rites religieux l’attirent. Il immortalise des processions et des cérémonies religieuses. Il parcourt l’île dans « son petit char rouge », calepin en poche pour faire des croquis quand il remarque des gens et des lieux intéressants. Le tableau Les patates d’Argentenay », à Saint-François, en est un exemple ainsi que L’homme au chapeau. Les gens l’abordent et parlent de lui en faisant référence à sa vieille voiture. Il dîne souvent chez le boucher Prémont (là où se trouve aujourd’hui la microbrasserie) dans cette salle à manger improvisée en resto familial. Pour 1 $, il mange bien, dit-il. Les filles du boucher s’en souviennent et en parlent dans le documentaire Les couleurs du sang que son petit-fils Philippe Baylaucq a tourné, en partie à l’île d’Orléans, pour rendre hommage à son grand-père.

Biéler adopte les rites et coutumes des insulaires. Comme eux, l’été, il traverse le fleuve en bateau le matin, dès 5 h, pour se rendre au pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré. Il dessine des croquis durant sa traversée. Mais, lorsqu’au retour l’excursion devient périlleuse à cause des nuages menaçants à l’horizon, il a hâte de rentrer.

Son ami Marius Barbeau, ce Beauceron devenu le premier ethnologue canadien, ne le laisse pas tomber. Il le visite souvent et séjourne chez lui à quelques reprises. Il en profite pour étudier le folklore des insulaires.

Après quelques années, Biéler doit se résigner. Il prend sa retraite en 1963. Comme il ne peut pas encore vivre de son art, il doit quitter son coin de paradis comme il l’appelle pour s’installer ailleurs, à Montréal d’abord puis en Ontario où il enseigne les arts à l’Université Queen’s, à Kingston. Il meurt là-bas le 1er décembre 1989, à l’âge de 93 ans, après avoir obtenu plusieurs distinctions et jeté les bases de ce qui deviendra, en 1957, le Conseil des arts du Canada.  

Pour voir des œuvres d’André Biéler, consultez https://collections.mnbaq.org/fr/oeuvre/600002006

Sources :  SMITH, F. K., « André Biéler – un artiste et son époque », Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2006.

Bennett, Paul, Le Devoir, André Biéler et la quête de l’équilibre, 11 novembre 2006.

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