La voix de mon père avec Nathalie Leclerc et Guy St-Onge

Mercredi 7 août 2024. La grande salle de l’Espace patrimonial Félix-Leclerc est bondée. La lumière baisse. Les trois musiciens s’installent. Nathalie Leclerc, la fille de Félix, s’amène sur la scène et rappelle que musique et lecture de certains textes de son livre La voix de mon père vont se partager le temps de la prestation. On ne sait trop à quoi s’attendre bien que les talents de Nathalie et de Guy St-Onge soient largement reconnus, la première pour la grande qualité de son écriture, le second, multi-instrumentiste, chef d’orchestre et arrangeur avec presque 50 ans de carrière, pour une exceptionnelle aisance au sein du monde de la musique.

Et la soirée démarre en beauté avec cette musique jazzée de St-Onge, arrangeur de longue date des chansons de Félix Leclerc, accompagné pour l’occasion par la violoniste Andréanne Poupart et par la violoncelliste Nora Jacques. Le trio, par sa musique animée, expressive et colorée, aura su équilibrer le propos parfois mélancolique tenu par Nathalie Leclerc.

Car c’est finalement à une histoire quelque peu tristounette que nous a conviés l’autrice. Celle d’une jeune enfance profondément marquée par la présence d’un père dont elle dira « qu’il est toute sa vie pour le reste de sa vie » … et qui lui apprend la beauté du monde en l’amenant avec lui au bout du monde[1], sa petite main dans la sienne.

« Je lève la tête et, comme par enchantement, d’immenses saules pleureurs apparaissent. Une odeur de début du monde nous enveloppe dans un mélange d’éternité et de mort. Le fleuve Saint-Laurent est à nos pieds[2] ».

Mais cette proximité, cet attachement si intense, si organique à son père lui rendront d’autant plus difficiles ses absences auxquelles elle ne parvient pas à s’habituer. Il faut bien que le poète troubadour gagne sa vie !

« J’ai toujours le cœur gros quand il me quitte. C’est comme si j’arrêtais de vivre ».

« Je suis submergée de tristesse et, pendant ses absences, j’attends. J’attends patiemment que ce père au regard si tendre réapparaisse dans mon quotidien. »

Mais l’histoire racontée est aussi celle du départ définitif, la mort de Félix, une séparation si brutale qu’elle crée un vide insoutenable qui la paralyse. Ce père, ce géant, comme elle le perçoit, qui avait jusque-là assuré une présence rassurante, ce père n’est plus là ; et son irréversible disparition la laisse sur le bord du chemin, effondrée, un trou dans le cœur. Au moins, il aura pu lui dire à la veille de sa mort : « N’oublie jamais combien je t’aime. »

« Mon sommeil, rare, est inondé de mon père ; mes réveils sont tendres. Puis une massue écrase mon crâne : papa est mort. Mes larmes incontrôlables assaillent les muscles de mon visage. »

« L’absence de mon père demeure un grand coup de poing en plein visage. »

Elle s’en remettra, que nos lecteurs se rassurent, mais au prix toutefois d’un long parcours au cours duquel elle s’efforcera, comme elle le dit, à « compacter cette douleur immense pour l’enfouir en [elle] » et à laisser la place à cette « force plus grande [qui] souffle dessus. »

Heureusement entrecoupé d’anecdotes cocasses et attendrissantes (comme la chorale des enfants sourds-muets qui entonnent Le petit bonheur[3] dans la langue des signes) ou étranges (la découverte, des années après, que le camp de Félix avait été érigé à l’emplacement exact de la maison des ancêtres Leclerc, à l’île). Le récit de Nathalie montre une sensibilité que le temps, semble-t-il, n’a pas émoussée, ce qui explique sans doute le fait qu’il ait été si émouvant.


[1] Allusion aux berges du Saint-Laurent au bout de la terre de Félix, à Saint-Pierre. Ici, les sens propre et figuré s’appliquent.

[2] Toutes les citations sont tirées de La voix de mon père publié chez Leméac en 2016. Certaines ont été utilisées par Nathalie Leclerc lors du spectacle.

[3] Chanson de Félix Leclerc enregistrée en 1951 sur un album où l’on trouve aussi Moi mes souliers, Le petit train du nord et Bozo.

Vignette : Guy St-Onge, au piano, Nathalie Leclerc, Andréanne Poupart, violon et violoncelle, et Nora Jacques, violoncelle. ©BEETEE

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