Étangs d’irrigation : voir plus loin !

Au cours des derniers mois, les citoyens et citoyennes de l’île ont pu observer des centaines de passages de camions chargés de roches circulant entre le chantier de construction de la jetée temporaire du futur pont de l’île et le territoire orléanais, sans connaître pour la plupart l’origine de ce matériel.

À une demande faite au ministère des Transports, la réponse fut que le matériel de remblai pour la jetée provenait du creusage d’étangs d’irrigation et que la responsabilité de l’opération, de même que l’assurance de sa légalité, revenaient à un entrepreneur local.

En vue de connaître le nombre de permis émis par les municipalités ou la MRC, de même que le respect des exigences qui leur sont rattachées1, une demande d’accès à l’information leur fut acheminée le 18 novembre dernier. Ces informations étaient essentielles à l’évaluation du volume du matériel rocheux extrait du sol et partant, à l’ampleur des excavations. Au moment d’écrire ces lignes, à une exception près, les données reçues – quand elles l’ont été – s’avèrent fragmentaires car elles ne répondent que partiellement aux questions posées dans la demande2. Pas de retour d’appel non plus du principal constructeur, EBC, ni du fournisseur du matériel de déblais.

Quelques calculs simples

Devant cette absence de données officielles, un calcul indépendant fut effectué pour estimer la quantité et la taille des lacs à creuser pour alimenter un tel chantier. Le volume de remblai fut calculé à partir du flux de camions, lequel sera estimé à l’aide d’une dizaine d’observations visuelles réparties aléatoirement sur la durée des travaux, entre le 20 octobre et le 20 décembre. Ce volume est de 816 480 m3 et se réduit à une valeur de 544 320 m3 si l’on considère un taux de foisonnement de 1,53. À partir de ce dernier volume, fut ensuite calculé le nombre de lacs à creuser à partir du postulat qu’ils sont de grandes dimensions, comme plusieurs parmi ceux creusés sur le territoire au cours des dernières années (environ 15 000 m3). D’où la déduction qu’une quarantaine de lacs de ce type ont pu être creusés pour alimenter le chantier. Les dernières démarches entreprises indiquent toutefois que quelques lacs seulement auraient été creusés (environ six) et qu’ils seraient évidemment d’une taille impressionnante, comparable à des carrières.

L’opération de carrières est interdite expressément dans le schéma d’aménagement de la MRC et dans les règlements de zonage municipaux.

Sur le plan environnemental

Creusés dans ou près de milieux humides, ou encore là où la nappe phréatique est proche de la surface, ces lacs puisent directement dans les réserves d’eau souterraine. Ces réserves s’amenuisent en période de sécheresse et peuvent s’appauvrir durablement si les pluies d’automne sont rares et les hivers peu neigeux. Contrairement à l’idée reçue, multiplier les étangs d’irrigation peut donner une illusion d’abondance alors que cette pratique risque au contraire d’augmenter à moyen et long terme les risques de pénurie. Pénurie pour les agriculteurs et pour tous ceux qui puisent l’eau potable dans le sous-sol, soit la totalité de la population !

À l’argument selon lequel les étangs d’irrigation ne font que recueillir les eaux de ruissellement qui vont de toute façon se « perdre » dans le fleuve, les données climatiques récentes4 répondent plutôt que, dans les conditions climatiques observées depuis plusieurs années sur le territoire de l’île, ces lacs laissent en été évaporer autant d’eau qu’ils n’en recueillent. D’où la tentation également de procéder à un remplissage de lacs asséchés par des conduites dissimulées provenant de milieux humides voisins. Cette pratique est aussi interdite par le règlement RAMHHS5.

Conclusion

Les impacts les plus préoccupants de cette pratique contestable ne sont pas tant les nuisances temporaires liées au bruit ou au trafic des camions, mais bien les dommages prévisibles et irréversibles causés par un prélèvement excessif et mal encadré de l’eau souterraine.

Normand Gagnon
Saint-Pierre

  1. Divers permis sont requis pour procéder à des excavations sur le territoire de l’île.
  2. La Loi d’accès à l’information du Québec fixe des délais de 20 ou 30 jours et oblige à fournir un avis de réception de la demande.
  3. Rapport entre le volume de matériel rocheux extrait et celui livré au chantier. La différence s’explique par le fait des vides dans le matériel livré résultant du concassage.
  4. Les données auxquelles nous faisons référence ici résultent de la synthèse de celles issues de sites officiels gouvernementaux pour la plupart. La synthèse a quant à elle été faite par l’IA.
  5. Règlement sur les activités dans des milieux humides, hydriques et sensibles (RAMHHS).

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