Le peintre Horatio Walker et ses amis artistes recherchaient leurs modèles sur l’île d’Orléans et la Côte-de-Beaupré, mais les habitants refusaient généralement de perdre leur temps précieux pour poser. Un habitant de l’île, Célestin Rousseau, faisait cependant exception. Toujours disponible, il n’hésitait pas à repousser ses lourdes tâches. Walker le qualifiait de « mon meilleur collaborateur ».
Fier d’être immortalisé par celui qu’on appelait le peintre de l’île d’Orléans, Célestin apprit un jour que Walker venait de vendre un portrait de lui à un musée américain, pour la somme de quatre mille dollars. Étourdi par ce montant, furieux, oubliant qu’il avait été bien payé pour ses heures de pose, il confronta l’artiste et exigea, en partage, la moitié de cette somme. L’affaire fut réglée à l’amiable pour trois « trente sous » et une bouteille de gin. Cette anecdote illustre toutefois les écarts de revenus de l’époque : les habitants de l’île gagnaient tout au plus, en un an, quelques centaines de dollars.
Né le 2 février 1839 à Saint-Pierre et décédé le 27 mai 1904 à Sainte-Pétronille, Célestin Rousseau était charretier et, à l’occasion, cocher, conduisant les amis de Walker à travers l’île. À l’âge de 34 ans, en 1873, Célestin acquit le bâtiment de la première école de ce secteur de l’île devenu en 1870 Sainte-Pétronille. Cette même année, il épousa Adélaïde Jacques, de Saint-Tite-des-Caps, âgée de 21 ans. Ils eurent une fille, Philomène (1873-1923). Adélaïde mourut cinq ans plus tard. En 1880, Célestin se remaria avec Mathilda Plante. Elle avait 41 ans, comme lui, mais était tout le contraire de Célestin. Mathilda était intraitable sur les questions de travail. Les détails comiques des querelles de ménage revenaient aux oreilles des employés de Walker. Sans descendant direct sur l’île, la mémoire de Célestin aurait été effacée, mais grâce aux tableaux du peintre l’indolent modèle réussit à devenir un personnage de légende. Le Père Célestin figure à jamais dans l’œuvre d’Horatio Walker.
Photo : Horatio Walker, Le Père Célestin, 1894. Aquarelle sur papier, 37,6 x 26,6 cm. MNBAQ, achat avant 1929 (1934.542) © MNBAQ, Photo Denis Legendre.
Élisabeth Richard-Moscovitz (collaboration spéciale)


