La construction navale à l’île d’Orléans au XIXe siècle

Pierre-Paul Plante

Officier de marine au long cours

À Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans

Au XIXe siècle, à rivière Lafleur, un beau havre naturel, les rives étaient habitées par plusieurs pilotes qui y construisaient leurs goélettes. En 1827, la goélette à quille La Vigilante, d’une longueur de 33 pieds et d’une largeur de 12 pieds, ayant à l’avant un mât de misaine plus court que le mât d’artimon habillés de voiles auriques et de deux voiles triangulaires installées au mât de beaupré. Comme on dit : « Une belle goélette capable de prendre la mer. » Si le pilote est le propriétaire de sa goélette, son numéro d’ancienneté est inscrit de chaque côté de sa voile arrière et aussi sur la voile de sa chaloupe. Il y eut également la construction de La Caroline (1835), La Saint-Michel (1838), La Sainte-Anne (1843) et L’Étoile de mer (1860). Au printemps, à l’ouverture de la saison de navigation, les pilotes, à bord de leur goélette, partaient de Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans ou de Québec pour se rendre à la station de pilotage de Pointe-au-Père.

À Saint-Laurent-de-l’Île-d’Orléans

Plusieurs chalouperies sont construites avec leurs grandes portes face au fleuve. Des chaloupiers les habitent, côté est pour la famille, côté ouest pour la construction. On y construit des chaloupes à clins et à francs-bords de longueurs variées, de 10 à 40 pieds. « Tiens ! Le père Xavier Godbout est à plier une membrure,il y a de la vapeur qui sort de son étuve. »Près de 20 chaloupiers habitent Saint-Laurent-de-l’Île-d’Orléans : Damas Pouliot, David Bouffard, Odilon Laprise pour en nommer quelques-uns. Ces chaloupes étaient très recherchées, les riverains de Québec étaient très fiers de naviguer avec elles. 

Je sais que je déborde dans le temps, mais je ne pouvais passer sous silence le nom du grand constructeur François-Xavier Lachance. Plusieurs centaines de chaloupes et de yachts de plus de 50 pieds sont sortis par la grande porte de sa boutique. Il a reçu du gouverneur du Canada, Vincent Massey, la mention du meilleur constructeur au Canada pendant la Dernière Guerre mondiale.

En 1958, lorsque je fréquentais le collège du village (aujourd’hui la marina), dans la cour de récréation nous pouvions assister au lancement de l’un de ses yachts.

Le Trou Saint-Patrice

Un autre beau havre naturel situé à Saint-Laurent-de-l’Île-d’Orléans où les pirates sont débarqués par une nuit de pleine lune. On pouvait entendre le bruit de leurs rames et voir quelques silhouettes dans leur chaloupe et leur coffre aux trésors enterré au pied du plus gros chêne de la côte. Gamin, je me suis rendu souvent au Trou Saint-Patrice avec mes cousins ; seul le gros chêne garde jalousement le secret sous son écorce. Une légende qui navigue de génération en génération !

Georges Plante, pilote de la maison Trinité, de Québec, a souvent lancé son plomb de sonde avant de laisser filer les chaînes d’ancre des trois mâts dont il avait la conduite. Le Trou Saint-Patrice offrait un bon abri contre les vents nordets ou pour attendre un chargement de bois au quai du Cul-de-Sac, à Québec. Un dimanche, après la messe, une nouvelle circule qu’il y a des étranges qui rôdent au Trou Saint-Patrice, des Anglais. En 1807, Benson, New-Berry et Copper achètent 60 acres de terrain pour bâtir un moulin à scie. Le ruisseau du Trou Saint-Patrice avec barrage peut facilement faire tourner une scie. Le village des Anglais est né.

Pendant ce temps, en Angleterre, George Taylor s’embarque pour Québec le 27 mai 1811 sur le trois-mâts Three Brothers ; son but est d’importer du bois. Avec le blocus de Napoléon, les marchands britanniques ne peuvent plus approvisionner les ports de la Baltique. Taylor débarque le 19 août. Son nom résonne partout sur les quais et dans les tavernes de la Basse-Ville de Québec : on le surnomme « Georges La Terreur ». Il s’installe avec ses charpentiers au Trou Saint-Patrice afin d’y construire cinq grands voiliers de 370 à 570 tonneaux dont voici quelques noms : Mary, Wolfe’s Cove, Thomas Henry. La guerre de 1812 met fin à ces activités.

Dix ans plus tard, on peut de nouveau entendre la hache des équarrisseurs. Joseph Barallier construit trois autres grands voiliers. La propriété est vendue en 1855.

L’Anse du Fort

En 1824, Charles Wood (nom prédestiné) obtient un contrat de deux ans avec les frères Noël, de Saint-Pierre-de-l’Île-d’Orléans, pour construire, à l’Anse du Fort, les deux plus gros navires de l’époque. Comment transporter le plus de bois possible vers l’Angleterre ? Construire des bateaux radeaux ! Il était émerveillé de voir tout ce bois flotté dans les anses devant Québec. Ce bois en provenance des Grands Lacs et de la rivière des Outaouais arrivait à Québec par radeaux composés de 2 000 à 2 400 billots. Ces radeaux étaient habités par une trentaine d’hommes qu’on nomme « Les cageux ». Le parcours entre Montréal et Québec, 165 milles, prend de deux à quatre jours.

En 1824, à l’Anse du Fort, commence la construction du quatre mâts le Columbus, long de 300 pieds, large de 50 pieds et d’une profondeur de 36 pieds. Durant l’hiver, plusieurs insulaires y trouvent leur gagne-pain. La réputation de Charles Wood est qu’il est peu généreux, mais juste.

Le lancement du Columbus a lieuau moment d’une belle marée haute, le 28 juillet 1824 ; il y a des centaines de petites embarcations devant l’île d’Orléans venues assister au lancement du plus grand voilier bâti de l’époque. Les navires de John Molson sont pavoisés pour la fête et le dernier tin en dessous de la coque est enlevé au son des cornemuses. Ensuite, le grand voilier est remorqué au pied de la rivière Montmorency pour y recevoir son armement : cabestan, voiles, poulies, etc. Le départ a lieu le 5 septembre pour l’Angleterre. 

S’amorce alors la saga du Columbus remorqué ayant parcouru quelques milles nautiques le long de l’île d’Orléans : sa coque touche le fond. Il fait route à nouveau à la faveur de la marée haute vers Le Bic. Par la suite, cap vers l’Angleterre ! La deuxième nuit, le capitaine se réveille brusquement : le navire s’échoue à nouveau à Pointe Manicouagan et une partie de sa pontée de bois est jetée par-dessus bord pour l’alléger. Le 1er novembre, rendu au port de destination et après le déchargement de toutes les pièces de bois, le navire devait être démantelé. Mais, pourquoi pas un autre voyage au Canada vers le Nouveau-Brunswick ? Dans une tempête, au large de l’Irlande, les pompes ne suffisent plus à évacuer l’eau à bord. Le navire coule : c’est la fin du Columbus.

Pendant ce temps continue à l’Anse du Fort la construction d’un deuxième grand voilier, le Baron of Renfrew, d’une longueur de 304 pieds et d’une largeur de 61 pieds ayant une profondeur de 35 pieds avec une capacité de 5 294 tonneaux. Cette- fois-ci, Charles Wood y installe des moteurs à vapeur pour actionner les pompes en cas d’avaries. Le lancement a lieu le 18 juin 1825. Tout comme le Columbus, le navire est remorqué à la rivière Montmorency afin d’y recevoir l’armement. Départ le 16 août, escorté par le Malsham ayant à son bord la fanfare du 68e Régiment. Ce géant des mers transporte 9 515 tonnes de bois, dont 84 mâts de deux pieds de diamètre. À la mi-octobre, le navire atteint La Manche.

Dans sa cabine, le capitaine surveille attentivement le baromètre qui est de plus en plus à la baisse et ordonne au bosco de préparer l’ancrage du voilier. Tout l’équipage est dans les mâts à carguer les voiles, du perroquet à la misaine. Les vents du sud-est se font de plus en plus forts, l’ancre chasse, le navire talonne, bris du gouvernail, le grand voilier dérive de plus en plus vers la côte sous des vents de force d’ouragan ; abandon du voilier, les canots de sauvetage sont mis à la mer. Sous un ciel d’encre et sur une mer déchaînée, la coque se brise et l’équipage assiste avec terreur à la perte de son voilier : tous ces débris dérivent vers les côtes françaises de Calais. C’est la fin tragique du deuxième voilier construit à l’Anse du Fort.

Épilogue

Par un beau soir de juin, allez vous asseoir au Parc maritime de Saint-Laurent où les iris sauvages se baignent dans une marée en demoiselle. Vous pourrez encore entendre le son des maillets des calfats du Trou Saint-Patrice ou le son de la cloche du changement de quart dans le large.

Diane BÉLANGER. La construction navale à Saint-Laurent île d’Orléans, Bibliothèque nationale du Québec, 1984, 149 p.

Jean LECLERC. Les pilotes du Saint-Laurent 1762-1960, éd.Gid, Québec, 2004, 855 p.

Eillen REID MARCIL. L’extraordinaire exploit de Charles Wood. Le Columbus et le Baron of Renfrew, éd. Gid, Québec, 2011, 91 p.

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