L’artiste peintre Marius Dubois (1944-2016)

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Un grand homme est parti. Un grand artiste aussi. Avouons, avec une certaine gêne, que nous lui en voulons un peu, si peu quand même, de nous avoir quittés en emportant avec lui des lambeaux de nos cœurs. Mais à sa décharge, il faut le dire, Marius nous laisse une œuvre vaste et riche qui se constitue en témoin d’un regard sur la vie n’ayant retenu que sa face la plus éclairée, faite d’élévation, d’espoir et de beauté. Ses traces, nombreuses, seront toujours là pour nous rappeler, au-delà de l’existence d’un homme admirable, qu’il y a tout un monde sous la surface des choses et que ce monde, plus difficilement accessible, peut être à tout le moins approché grâce aux œuvres d’artistes inspirés.

Dès les débuts et tout au long de sa carrière, Marius Dubois nous présentera des œuvres qui apparaissent comme des instantanés oniriques ayant abondamment puisé au cœur même des grands mythes fondateurs de la civilisation occidentale et de la chrétienté. Sur les plans formel et technique, il s’inscrit dans la lignée des grands peintres de la Renaissance. Double choix difficile à assumer à une époque où il est de bon ton de rejeter toute forme de conformisme. Mais Marius n’en a cure, des catégories et des écoles. Il réclame le droit d’exprimer sa vision du monde avec les moyens qu’il juge les plus aptes à dépasser la réalité, à (re)donner à la peinture ce qu’il considère être sa vraie mission. «Ses tableaux […] nous montrent que pour lui, la réalité que nous connaissons était en vérité le reflet ou le miroir d’une autre réalité plus vraie encore, plus lumineuse, plus amoureuse. […]. D’où peut-être sa fascination pour les miroirs, la symétrie et les réflexions», dira avec justesse son ami le peintre Pierre Lussier.

La chasse, huile sur toile, 76 x 68 cm, 1975. Collection particulière.

La chasse, huile sur toile, 76 x 68 cm, 1975. Collection particulière.

La chasse, un tableau pour lequel il a remporté, en 1977, le Grand Prix à la 1re Biennale des artistes du Québec, propose une allégorie de la situation précaire d’un artiste qui a fait des choix personnels l’amenant à respirer autre chose que l’air du temps. Dans une fulgurante intuition, il montre, à l’avant-scène, un couple (le portrait fidèle du sien), hors du temps, surpris dans un moment d’intense communion, qui admire une roche cristalline, symbole de la fusion du visible et de l’invisible. Une menace plane: sur le balcon, en haut de l’arrière-scène, un archer pointe son arme sur eux; un mouvement arrêté qui ne sera jamais accompli. Car l’artiste est protégé par sa foi dans le métier qu’il a choisi (le personnage qui lui est adossé) et par sa foi tout court (les personnages qui l’entourent et surveillent les lieux). Nombreux ont été les artistes à réaliser des autoportraits et Marius Dubois n’y a pas échappé. Mais on assiste ici à une troublante anticipation de toute sa carrière, à un flash sur ce qu’elle est déjà en 1975 et sera par la suite: indépendante. Qui aurait pensé, par exemple, qu’un grand peintre contemporain puisse consacrer des années de sa vie à produire des images religieuses en ces temps de désaffection? Encore une fois, Marius, hors des sentiers battus, aura mis tout son art, son cœur et son âme dans la réalisation d’œuvres magistrales qui ornent désormais les murs de basiliques réputées: Sainte-Anne-de-Beaupré, Notre-Dame (Montréal), Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours (Houston, Texas). De grands tableaux qui témoignent de cette croyance que les qualités plastiques de l’œuvre doivent être au service d’une beauté idéale inspirée de la nature, elle-même éloquente manifestation de la présence divine.

In vitro no 3 (sur le canal), huile sur toile, 102 x 64 cm, 2014. Collection de l'artiste.

In vitro no 3 (sur le canal), huile sur toile, 102 x 64 cm, 2014. Collection de l’artiste.

Lors de sa dernière exposition, Futur antérieur, en novembre 2014, à la Galerie d’art du Grand Théâtre de Québec, l’artiste montrait encore une fois sa capacité à formuler de nouvelles propositions, rendue possible par un imaginaire débordant qui ne s’est jamais démenti. L’une des œuvres présentées alors, In vitro no 3, ne montre-t-elle pas en effet une ville réinventée où s’amalgament dans l’harmonie des bâtiments modernes et anciens, les influences de l’Orient et de l’Occident? Où la démesure spatiale accueille sans heurt des espaces humanisés? Où tout est en place pour accueillir la vie?

Toutes ces années de réflexion et d’introspection, de recherche et d’expérimentation n’auront pas entamé sa détermination ni infléchi la voie de l’art qui s’était pour ainsi dire imposée à lui tout jeune. Quelques semaines à peine avant sa mort, il s’interrogeait encore sur des symétries étranges à explorer et entreprenait de nouveaux tableaux alors que la maladie lui indiquait pourtant une fin proche. Tenace, courageux et inspiré jusqu’à la fin; ces qualités n’étaient pas de trop sur les chemins incertains qu’il avait choisi d’emprunter.

Que la paix et la beauté soient avec lui.

 

Quelques éléments du curriculum de l’artiste

Diplôme en sculpture de l’École des beaux-arts de Québec (1968) et maîtrise en peinture au Hornsey College of Arts, Londres (1970).

1er prix en peinture au Young Contemporaries Exhibition de Londres (1970) et 1er prix à la première Biennale de peinture au Québec (1977). Boursier de la Fondation Elizabeth Greenshields (1977) et du ministère des Affaires culturelles du Québec (1978). Reçu membre permanent de l’Académie Royale du Canada (2009).

Plus d’une quarantaine d’expositions solo et collectives, notamment au Musée des beaux-arts du Québec (1968, 1971, 1976, 1982, 1983), au Musée des beaux-arts de Montréal (1979), à la bibliothèque Étienne-Parent de Beauport (1999 et 2005), à l’Auberge La Goéliche, de Sainte-Pétronille (1990 et 1993), etc. Dernière exposition à la Galerie du Grand Théâtre de Québec (2015).

Entre 1983 et 2015: plusieurs dizaines d’œuvres de commande dont les plus remarquées ont été les deux œuvres de grand format pour l’église Notre-Dame-de-Montréal, les 14 grands tableaux et la décoration de l’abside de la chapelle du Saint-Sacrement, à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, une Vierge à l’Enfant offerte par le gouvernement du Québec au Pape Jean-Paul II lors de sa visite, en 1984, les portraits du sénateur Pierre-Claude Nolin (2015) et de la gouverneure générale Jeanne Sauvé (1984).

Ils ont dit de lui et de son œuvre

«Chacune des œuvres de Marius Dubois permet de contempler une partie étonnante de son imaginaire toujours d’un raffinement exceptionnel. Si je devais vivre dans un autre monde, je choisirais le sien, avec la certitude d’y trouver de belles précisions, de généreux espaces de paix et une douceur éternelle à partager.» − Michel Zimmermann, artisan bijoutier-joaillier de Québec.

«Au Québec, le Refus global a fait passer au second plan de nombreux peintres ayant commis l’erreur de renouer avec les grandes traditions au moment où, en art, on cessa de se souvenir de peur de se sentir un jour dépassé par le passé. Marius Dubois sera le premier d’entre ces peintres à passer au premier rang si jamais la beauté redevient le critère en art. Car il aima la beauté et ne recula devant aucun effort pour s’en rendre digne.» − Jacques Dufresne, philosophe québécois, cofondateur de L’Encyclopédie de l’Agora.

«L’audacieux et sage Marius Dubois n’était ni réactionnaire ni provocateur. Il n’avait en effet nul besoin de briser des murs pour libérer la vie, car il possédait ce don de passer à travers les miroirs pour aller directement à la rencontre de l’invisible. La réalité s’en trouvait aussitôt transfigurée et dépouillée de toute laideur pour se faire le doux pendant amoureux de l’ineffable Vérité ». − Pierre Lussier, artiste peintre.

«Marius Dubois est avant tout un conteur à l’esprit libre, qui nous entraîne dans […] les joyeuses douceurs de la psyché humaine. C’est un magicien de l’image.» − Jean-Claude Légaré, artiste peintre.

« Ne s’agirait-il pas […] de la réaction d’un jeune peintre découvrant l’apport des techniques anciennes, témoin d’un murissement de son œuvre et proposant un nouvel idéal de Beauté? Une beauté qui allie symbolisme personnel et contrainte de la tradition.» − Laurier Lacroix, historien de l’art, dans Vie des Arts, vol. 21, n°85, 1976-1977.

 Pour explorer l’œuvre du peintre

  • Son site personnel: http://www.mariusdubois.com/
  • L’encyclopédie de l’Agora: http://agora.qc.ca/dossiers/Marius_Dubois
  • Une visite de la chapelle de l’Immaculée-Conception et de celle du Saint-Sacrement (premier niveau de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré) permet d’apprécier plusieurs œuvres de grand format et des décors réalisés par Marius Dubois.


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A propos de l'auteur

Normand Gagnon

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