Les surprises de Louise Lasnier

 

Louise Lasnier s’est jusqu’ici fait connaître comme une artiste du geste et de la spontanéité. Ses œuvres portent pour la plupart les traces explicites du processus de création: la courbe du coup de pinceau, la traînée caractéristique de la spatule, le relief des masses, les inclusions qui font saillie. Mais elles révèlent aussi cette intuition un peu échevelée qui donne lumière et fraîcheur à ses tableaux. Dans sa dernière exposition, Vue de l’intérieur, présentée récemment par la Société d’art et d’histoire de Beauport, elle nous présente de récents travaux qui, étrangement, estompent leur genèse sans toutefois pouvoir empêcher l’observateur de s’interroger sur la métamorphose des surfaces cartonnées à partir desquelles sont construits tous les tableaux. Si cette nouvelle production porte encore l’empreinte de celle qui tente toujours de faire parler la matière, il n’en demeure pas moins que la surprise fut grande devant ces objets un tantinet déconcertants. Ici, pas de couleurs saturées et lumineuses ni non plus de formes plus ou moins figuratives, mais plutôt des surfaces texturées, griffées, écorchées, trouées…

Imaginez en effet une pièce irrégulière de carton kraft transformé de telle sorte que les structures internes du matériau se révèlent en surface comme des fibres grossières entrelacées. Que ce tissage soit ensuite lacéré et étiré pour laisser place à des portions désordonnées et à des vides, qu’il soit coloré des teintes atténuées du ciel et de la terre, que s’y glissent, à l’occasion, des lames métalliques oxydées ou un bout de corde et vous aurez une idée de la forme générale de ces œuvres tout à fait abstraites. Comme un cadeau pour le futur où ceux qui regarderont se verront aussi confier la tâche de prolonger l’œuvre en lui donnant un sens puisé dans leur propre histoire. Comme une graine plantée dans l’imaginaire de l’observateur plutôt que le terme du voyage de l’artiste.

Quant au sens, puisque selon notre propos il devient la responsabilité du «regardeur», l’optimiste pourra y voir l’œuvre inachevée de l’artisan d’un monde toujours à construire; le pessimiste, le délitement civilisationnel qui mène au chaos; le pragmatique, l’enchevêtrement solide de matières fragiles; le géologue, le choc des plaques tectoniques; le cosmologiste, les déformations de l’espace-temps; l’esthéticien, l’élégance des reliefs et l’harmonie des couleurs; le psychanalyste l’embrouillamini des manifestations de l’inconscient; l’inquiet, le pas hésitant à proximité des brèches de la glace mince. Chacun, s’il consent à un certain laisser-aller, pourra en tirer quelques fugaces émanations subliminales.

Si Louise Lasnier a voulu rendre hommage à ceux et celles qui travaillent de leurs mains, notamment aux cercles de fermières qui célèbrent cette année leur centième anniversaire, Paule Laperrière, quant à elle, offre aux visiteurs une lecture particulière de l’exposition dans un texte poétique où sont repris plusieurs des titres des œuvres de sa mère Louise.

«Plonger au cœur du creux

Effleurant les torsions

Blotti dans la vague

Pour soigner les fissures […]

Fuir le silence

Envahi par la peur

Submerger d’impatience

Rouiller de lenteur … »

Le moins que l’on puisse dire c’est que L. Lasnier ne craint pas de s’aventurer sur des territoires moins balisés. Comme si elle n’avait plus rien à perdre ni à cacher, ce qui est sans doute le privilège de ceux et celles possédant une vaste et féconde expérience de la création. Et c’est sans doute aussi dans les profondeurs de cette relative indifférence au jugement extérieur que jaillit ce nouvel élan qui annonce encore de belles et étonnantes choses… même si elle affirme ne pas vouloir abandonner la peinture!

Précédent

Bonne année à tous!

Suivant

Tableau des activités hivernales 2016

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Autour de l'île

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture